Place financière

Cinq banquiers devenus incontournables à Genève

Crise financière, fin du secret bancaire, consolidation, apparition des «fintechs». Les chamboulements ont été nombreux ces dernières années et ils ont contribué à mettre certains acteurs de la Genève bancaire au premier plan

Dans l’imaginaire populaire, les puissants banquiers privés genevois sont toujours issus de bonne famille, protestante de préférence. Et ce n’est pas totalement faux. Même les plus jeunes associés de Lombard Odier par exemple, ceux dont on dit, à l’image d’Hubert Keller, qu’ils font la pluie et le beau temps au sein de leur établissement, ont des liens de parenté, même ténus, avec les grandes familles qui ont fait l’histoire de la place financière genevoise.

Les bouleversements qui ont frappé cette place financière ces dix dernières années – crise financière, fin du secret bancaire, durcissement de la réglementation – n’en ont pas moins contribué à faire apparaître au premier plan d’autres acteurs. Des acteurs qui sont devenus incontournables et qui participent, aujourd’hui, à faire bouger les lignes.

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Après avoir sondé quelques observateurs avisés, nous avons choisi de mettre en lumière cinq d’entre eux, qui incarnent, pour diverses raisons, la Genève bancaire de 2016. Cinq patrons de banques qui figurent aussi parmi les principaux employeurs d’un secteur qui représente toujours quelque 18 855 emplois dans le canton, selon les chiffres de la Fondation Genève Place Financière.

Evidemment, cette liste n’est ni exhaustive, ni objective. Nous aurions pu choisir Boris Collardi, qui a pris la tête de Julius Baer en 2009 à l’âge de 34 ans. Mais le Nyonnais, nouvelle star de la place financière suisse, officie depuis Zurich, où est basée sa banque. Nous aurions pu parler des associés de Lombard Odier, de Mirabaud ou de Bordier. Mais force est de constater, chiffres à l’appui, que Pictet est parmi les établissements historiques de la place celui qui s’est le plus développé ces dernières années.

C’est pourquoi nous avons préféré Renaud de Planta, associé depuis 18 ans chez Pictet. On le dit très influent au sein du collège. Il incarne dans tous les cas le virage pris par sa banque, et par tant d’autres depuis, vers la gestion d’actifs, activité qui représentait 151 milliards sous gestion fin 2015 pour le groupe basé aux Acacias.

Guy de Picciotto, lui, incarne mieux que quiconque le mouvement de consolidation qui touche la place financière genevoise. De 141 banques fin 2009, on est passé à 119 établissements. UBP n’est pas la seule, bien sûr, à avoir effectué des acquisitions. Eric Syz, patron de la banque éponyme, a racheté RBC (Suisse), tandis que Carlos Esteve, directeur de Banque Heritage, a mis la main sur les activités de Standard Chartered. Mais le directeur d’UBP reste le premier à qui l’on pense quand une banque est à vendre, même s’il assurait récemment au Temps qu’il n’était pas question pour lui de racheter un établissement en Suisse dans les années à venir.

Jacob Safra a quant à lui frappé un grand coup lorsqu’il a racheté Sarasin en 2012. Un fleuron de l’industrie, certes basé à Bâle, passait alors en mains étrangères. Le Brésilien est désormais l’un des acteurs incontournables de la place financière suisse, mais également genevoise puisqu’il y réside, avec une puissance de feu incomparable.

Ariane de Rothschild, seule femme de cette sélection, a repris en main le groupe familial que certains disaient aux abois et au sein duquel les différentes entités en étaient parfois venues à se faire concurrence. Reste Marc Bürki. Sa banque, Swissquote, a été la première à se tourner vers internet et les nouvelles technologies pour offrir un service bancaire. Un courant que beaucoup espèrent suivre parmi les banquiers privés à l’ère des «fintechs».

Voici donc les portraits de cinq banquiers qui comptent aujourd’hui à Genève:


 1  Guy de Picciotto, le consolidateur

Guy de Picciotto, directeur général d'UBP / Eddy Mottaz

Directeur exécutif de l’Union Bancaire Privée (UBP) depuis 1998, Guy de Picciotto a longtemps évolué dans l’ombre de son père Edgar, qui avait fondé l’établissement en 1969. Il faut souligner que le patriarche d’origine libanaise, disparu au mois de mars, avait bâti de ses mains un véritable empire, avec près de 140 milliards de francs sous gestion à son apogée fin 2007. Et qu’il était toujours très impliqué dans la vie de son établissement.

Pourtant, dans les coulisses de la banque on raconte que la stratégie de croissance par acquisitions menée à bien ces dernières années par UPB est à mettre, en grande partie, au compte de Guy. La filiale d’ABN Amro, les activités de Coutts International et de Lloyds Bank sont autant d’acquisitions qui ont permis à l’établissement privé de retrouver une masse sous gestion qui avoisine désormais les 120 milliards de francs.

Grand amateur de voile comme de nombreux banquiers privés genevois, Guy de Picciotto assure toutefois que l’heure est aujourd’hui à la croissance organique. Avec un penchant marqué pour le marché asiatique qui devrait représenter, d’ici à 5 ans, un quart des actifs sous gestion de la banque, contre un peu plus de 10% aujourd’hui.

 


 2  Jacob Safra, le milliardaire discret

Jacob Safra, membre du Conseil d'administration de J. Safra Sarasin / DR

Jacob Safra est un homme discret, comme son père Joseph, deuxième fortune du Brésil. Comme son oncle aussi, Edmond, qui vécut 40 ans à Genève avant de vendre la Republic National Bank à HSBC en 1999 et de succomber dans un tragique incendie à Monaco.

Jacob Safra marque pourtant le grand retour de sa famille en Suisse. Après avoir fait ses armes dans le groupe bancaire familial, il a pris en mains la petite banque zurichoise Uto rachetée par son père en 2000. Jacob Safra s’installe au cœur de Genève en 2005 mais c’est en 2012 qu’il marque les esprits avec le rachat de la banque privée bâloise Sarasin. Car le jeune homme, tout juste 40 ans, dispose d’une puissance de feu hors du commun et suffisante pour racheter n’importe quel établissement.

La fortune de son père est estimée à 18 milliards de dollars par Forbes. Mais surtout le groupe familial peut s’appuyer sur des fonds propres de 4,1 milliards de francs. Une manne dans laquelle la banque, renommée J. Safra Sarasin, ne s’est pas privée de piocher pour mener à bien d’autres acquisitions: les activités de Morgan Stanley et de Leumi ou, plus récemment, Credit Suisse à Monaco et à Gibraltar. Fin 2015, l’établissement comptait 2000 collaborateurs, dont 250 à Genève, pour une masse sous gestion de 144 milliards de francs.

 


 3  Ariane de Rothschild, l’iconoclaste

Ariane de Rothschild, directrice du groupe Edmond de Rothschild / Francois du Chatenet

Dans un monde bancaire toujours très masculin, Ariane de Rothschild passe pour une exception. A 50 ans, elle est la seule femme à la tête d’un établissement privé à Genève. Femme de poigne, elle a repris les rênes du groupe Edmond de Rothschild, fondé par son beau-père en 1963, début 2015.

Alors qu’elle aurait pu se contenter du rôle d’actionnaire aux côtés de son mari Benjamin, Ariane de Rothschild, mère de quatre filles, a préféré mettre la main à la pâte en cette période charnière pour la place financière et remettre de l’ordre dans son établissement. Promue vice-présidente du groupe en 2008, elle a d’abord confié les clés de la maison à Christophe de Backer, ancien d’HSBC, avant d’en reprendre elle-même la direction.

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Sous sa férule, les trois établissements – Suisse, Luxembourg et Paris – ont été regroupés sous une seule et même bannière. Puis, les anciens dirigeants étant partis, la baronne a constitué sa propre équipe, dont de nombreuses femmes. Enfin elle n’a pas hésité à assigner en justice des cousins parisiens auxquels elle reproche d’accaparer le nom de Rothschild.

Après avoir commencé par s’occuper des activités non-financières de la famille, comme la philanthropie, elle dirige désormais un groupe qui compte aujourd’hui 163 milliards de francs sous gestion et 2800 collaborateurs

 


 4  Renaud de Planta, l’asset manager

Renaud de Planta, associé de la banque Pictet / Philippe Schiller

Renaud de Planta n’est pas connu du grand public. Il ne s’appelle pas Pictet, ni de Saussure, ni Demole. Il n’en est pas moins l’un des sept associés actuels de la plus grande banque privée du canton. Selon certains initiés, il serait même l’un des membres le plus influent du collège. La famille de sa mère, les Dominicé, figure toutefois au rang des grandes familles genevoises historiquement liées au monde de la finance.

Quand la banque Pictet vient le chercher en 1998 pour le nommer au rang des associés, Renaud de Planta a 34 ans. Il a fait des études en économies à l’Université de Saint-Gall et obtenu un MBA en finance à l’Université de Chicago. Il vient surtout de passer 12 années au sein d’UBS, banque pour laquelle il a notamment travaillé à Hongkong et été responsable de la salle des marchés à Genève.

Au moment de rejoindre Pictet, la banque compte 1100 collaborateurs et des fonds administrés et sous gestion qui s’élèvent à un peu plus de 100 milliards de francs. Dix-huit ans plus tard, le groupe emploie 3800 collaborateurs pour 424 milliards d’actifs administrés et sous gestion. Cette mue est due, en partie, à l’activité de gestion d’actifs dont Renaud de Planta est le responsable depuis 2002. Une activité qui représente désormais «une dimension comparable à celle de la gestion de fortune», souligne l’établissement sur son site internet.

 


 5  Marc Bürki, l’ingénieur

Marc Bürki, directeur de Swissquote / Keystone

Marc Bürki n’est pas Genevois, sa banque Swissquote non plus d’ailleurs puisqu’elle est basée à Gland (VD). Ce Suisse allemand d’origine, né en Tunisie, n’en demeure pas moins l’une des figures qui ont marqué la place financière romande ces dernières années.

Pourtant, rien ne le prédestinait à une carrière bancaire. En 1987, il obtient un diplôme d’ingénieur en génie électrique et électronique à l’EPFL. Puis il fonde Marvel Communications avec son ami Paolo Buzzi. Mais en 1997, ils lancent www.swissquote.ch, un site internet qui offre un accès gratuit et en temps réel aux cours des titres de la bourse suisse. Un an plus tard les utilisateurs peuvent placer des ordres en ligne. Swissquote obtient sa licence bancaire en 2000 et devient même membre de l’ASB en 2003, une consécration pour Marc Bürki qui se considère désormais autant comme un banquier que comme un ingénieur.

En plus de permettre à ses plus de 230 000 utilisateurs de boursicoter sur internet, Swissquote propose également depuis 2010 une offre de banque privée en ligne automatisée. Avec toujours la même idée: éliminer les intermédiaires. Un logiciel se charge de gérer le portefeuille des clients qui ont préalablement donné leurs instructions d’investissement et fait part de leur sensibilité au risque. Et cela ne pourrait être que le début.

 

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