Tout un paradoxe: pendant qu'à Londres une centaine de journalistes européens étaient conviés par Novartis au Queen Elizabeth II Conference Center, à un jet de pierre de l'abbaye de Westminster, les résultats 1997 du groupe bâlois étaient annoncés simultanément à Bâle, siège historique de l'entreprise… sur écran géant, et par satellite. Daniel Vasella, P.-D.G. du groupe, avait fait le déplacement dans la capitale britannique, en compagnie de son directeur financier, alors que dans la cité rhénane, des cadres de la compagnie commentaient l'exercice devant une audience modeste, comme pour signifier que, malgré les apparences, Novartis reste une entreprise suisse.

«Il est évident que Londres se prête beaucoup mieux que Bâle à ce genre d'exercice, explique Daniel Vasella. D'ailleurs la plupart des analystes financiers qui comptent se trouvent ici. Nous les rencontrons après la conférence de presse.» L'équipe dirigeante de Novartis s'est ensuite envolée pour New York, avant Boston jeudi; puis reviendra à Londres et en Ecosse – Edimbourg abrite plusieurs fonds de placement d'envergure considérable, notamment le fameux Scottish Widows Fund, à l'origine le Fonds de placement des veuves écossaises. Finalement, les directeurs de Novartis termineront leur tournée de relations publiques par… Zurich.

N'empêche: c'est à la City de Londres qu'il faut être, pour voir et être vu. «L'analyse financière a vécu de profondes mutations en Europe depuis le début des années 90, affirme un broker suisse de Sloane & Robinson, une charge de courtage britannique. Autrefois les analystes se spécialisaient sur des pays. Ceux qui couvraient l'industrie suisse pouvaient donc parfaitement travailler depuis Zurich. Mais aujourd'hui, c'est l'analyse sectorielle, et transnationale, qui prédomine.»

Et le mouvement de concentration sur la place financière londonienne, en plein boom, va se poursuivre. Business Week, qui consacre cette semaine sa couverture à la «City de Londres, capitale de la finance globale», estime que les services financiers emploient aujourd'hui 4 millions de personnes dans le Royaume-Uni et représentent 25% du produit intérieur brut (PIB) britannique, record d'Europe. Les plus grandes banques européennes déplacent une à une à Londres leurs centres de décision stratégique. La nouvelle United Bank of Switzerland, et son bras armé SBC Warburg Dillon Read, rémunère ici ses meilleurs opérateurs, des «tueurs» dont le salaire annuel peut atteindre les 2 à 3 millions de francs suisses.

Le réveil de la City, orchestré par les maisons d'investissement américaines, suivies par leurs concurrentes européennes, fait partie d'un mouvement plus large à l'échelle du Vieux-Continent, encore sous-développé dans le domaine de l'ingéniérie financière comparé aux Etats-Unis. «Une nouvelle culture financière est en train de se développer en Europe de l'Ouest, et en Europe de l'Est, au moment où les citoyens réalisent que leurs gouvernants ne pourront peut-être plus leur assurer des retraites convenables à l'avenir, car les caisses des Etats providences sont vides. Cela signifie une hausse inévitable de la demande pour des produits financiers de type fonds mutuels et fonds de placement, que la City sera naturellement amenée à gérer», dit un banquier américain. L'invasion de la City par les banques étrangères – elles sont aujourd'hui 565 à opérer – va donc se poursuivre. Avec un bémol: l'avènement de l'euro au 1er janvier 1999.

Or la Grande-Bretagne s'est auto-exclue en octobre dernier de la première phase de mise en place de la monnaie unique, le gouvernement New Labour de Tony Blair ayant choisi l'«opting out» jusqu'en 2002, terme de l'actuelle législature. Certains experts estiment qu'une partie des transactions sur devises étrangères – qui assurent la fortune de la City, avec un volume d'échange de 460 milliards de dollars par jour – pourrait se déplacer à l'étranger, notamment à Francfort, futur siège de la Banque centrale européenne.