Finance

La City résiste au Brexit

Si les grandes banques ont dû multiplier les préparatifs, seul un millier d’emplois ont été effectivement délocalisés

Dans les mois qui ont suivi le résultat du référendum de juin 2016 sur le Brexit, le verdict était tombé, tranchant comme un ordre de vente dans une salle de marché: la City allait perdre 35 000 emplois si le Royaume-Uni choisissait le Brexit «dur», hors du marché unique, selon les calculs du cabinet Oliver Wyman. Le choc passé, et les entreprises entrant réellement dans les préparatifs, les prévisions ont progressivement été revues à la baisse: 15 000 puis 10 000 emplois seulement allaient être perdus…

Le 19 septembre, le dernier baromètre du cabinet EY, basé sur les déclarations des 222 plus grosses entreprises financières, est entré dans l’infiniment petit: pour l’instant, seuls 1000 emplois ont effectivement été délocalisés. Une goutte d’eau, imperceptible à l’échelle du centre financier de Londres.

Certes, ce dernier pointage est une sous-estimation. D’abord, il ne comptabilise que les annonces officielles des entreprises. Ensuite, il précise que 7000 emplois «pourraient être délocalisés dans un avenir proche». En clair, les grandes sociétés financières attendent que le Brexit ait lieu de façon certaine, avant de transférer quelques milliers de personnels supplémentaires. Etant donné l’incertitude actuelle, et la possibilité, même marginale, que la sortie de l’Union européenne soit finalement annulée, elles préfèrent attendre jusqu’au dernier moment.

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L’exode n’a pas eu lieu

Reste que l’exode n’a pas eu lieu. «Je suis très optimiste pour l’avenir de notre centre financier», affirme Catherine McGuinness, qui dirige la corporation de la City, un des principaux lobbys de la finance londonienne. Elle se bat pourtant contre les effets du Brexit et estime que son effet sera négatif. «Mais les conséquences seront beaucoup plus lentes que ce qu’on pensait.»

Dans ce contexte, pourquoi donc la City passe-t-elle son temps à s’inquiéter du Brexit? «J’aimerais bien le savoir», réplique William Wright. Directeur de New Financial, un groupe de réflexion spécialisé sur la finance, l’homme ne peut lui non plus guère être suspecté de sympathie envers le Brexit, qu’il combat, mais il estime que les inquiétudes sont surestimées.

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Les capitaux traversent la Manche, mais pas les emplois

Cela ne signifie pas qu’il ne s’est rien passé en coulisses. Avec le Brexit, les établissements financiers vont perdre le fameux «passeport» financier, qui leur permet de vendre leurs produits à travers l’Union européenne. Ils ont donc tous dû demander les licences nécessaires pour opérer en Europe continentale, ce qui nécessite de lourdes démarches administratives. Pour accorder leur feu vert, les régulateurs européens ont exigé un transfert de capitaux. Selon EY, 1000 milliards de livres (1200 milliards de francs) de fonds propres ont déjà été transférés ou sont sur le point de l’être au sein des Vingt-Sept.

Mais les grands établissements se sont rendu compte que cet ajustement pouvait suffire pour garder l’accès à l’UE. Une large partie du travail peut demeurer à Londres.

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Les places continentales se spécialisent

Paris, Francfort, Dublin, Luxembourg et Amsterdam se disputent l’accueil des différentes opérations, sans qu’aucune ville ne sorte vraiment vainqueur. Chacun se spécialise: Luxembourg et Dublin pour la gestion d’actifs, Francfort pour les banques d’investissement, Paris pour les salles de marché, Amsterdam pour l’infrastructure boursière. Le régulateur néerlandais vient d’annoncer une hausse de 10% de son budget pour faire face aux demandes.

Cela provoque une légère glissade de la City, qui se ressent dans le dernier classement des centres financiers mondiaux, publié par Z/Yen le 18 septembre. Londres reste en deuxième position derrière New York mais est désormais talonnée par Hongkong. Paris, en 17e position, fait un bond de dix places.

Ce n’est peut-être qu’un début. Les régulateurs européens se montrent pour l’instant assez compréhensifs, acceptant qu’un nombre minimal de banquiers et de courtiers soit transféré initialement, tandis que le gros des opérations reste à Londres. A terme, ils pourraient durcir le ton et exiger un transfert plus important.

«Surtout, comptabiliser le nombre d’emplois qui partent est la mauvaise mesure», ajoute William Wright. Il faut ajouter les investissements qui n’ont pas eu lieu à Londres et partent ailleurs, par définition difficiles à mesurer.

Une City sous influence bruxelloise?

Il faut aussi mesurer la perte d’influence réglementaire de la City. «La question est géopolitique, estime William Wright. Le Royaume-Uni était une voix dominante dans ce domaine et nous sommes en train de la perdre.» Il existe actuellement trois grandes zones mondiales pour la régulation: les Etats-Unis, l’Union européenne et l’Asie, cette dernière demeurant fragmentée. «La question est de savoir vers qui ira le Royaume-Uni», poursuit William Wright.

L’enjeu peut être majeur. Dans la gestion de fonds, l’Union européenne a par exemple réussi à imposer la norme UCITS, qui est aujourd’hui une sorte de gage de qualité. Dans le monde entier, les fonds d’investissement s’alignent désormais sur ces règles. A terme, il est possible d’imaginer Bruxelles imposant ses normes à la City. L’impact du Brexit se fera alors vraiment sentir.

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