A la Haute Cour de Londres, le juge Newman a suspendu l'audience. Il reviendra avant la fin du mois donner son verdict dans une affaire qui, deux semaines durant, a révélé au grand jour des pratiques brutales qui ont cours dans les arcanes de la place financière britannique. Ce procès très médiatisé, sujet numéro un de toutes les conversations chez Sweetings ou au One Lombard Street, les restaurants que fréquentent les cadres de la City, oppose Steven Horkulak, un ex-chef des produits dérivés sur taux d'intérêt, à son ancien employeur, Cantor Fitzgerald. Horkulak accuse le patron londonien de Cantor, Lee Amaitis, de l'avoir tant harcelé qu'il a plongé dans la drogue et l'alcool, avant de démissionner en juin 2000. Mais l'affaire ne s'est pas limitée à cette querelle personnelle. Tout au long du procès, la rivalité exacerbée entre Cantor Fitzgerald et son rival ICAP a servi de toile de fond. Les deux sociétés de trading sont en pleine procédure judiciaire au sujet du débauchage de trois employés, et, après un premier procès l'an dernier, une procédure d'appel est en cours. Au long du procès Horkulak, Lee Amaitis a dû démentir avec force avoir envisagé d'engager un tueur pour «s'occuper une bonne fois pour toutes» de Michael Spencer, le patron d'ICAP. Spencer consulte ses avocats, et se demande s'il ne va pas lui non plus attaquer Amaitis en justice.

Ce ne serait que la troisième guerre judiciaire entre les deux sociétés, puisque Cantor vient de déposer une plainte dans l'Etat du Delaware pour plagiat, accusant BrokerTech, une société d'ICAP, de copier indûment son système de courtage électronique eSpeed.

Cantor Fitzgerald est un nom connu du grand public depuis la tragédie du 11 septembre. Le quartier général de la firme de courtage était localisé entre les 101e et 105e étages de la première des tours jumelles à être frappée par un des Boeing détournés. Sept cents employés ont trouvé la mort, et les images de Howard Lutnick, le CEO de Cantor, sauvé parce qu'il devait conduire son fils au jardin d'enfants, pleurant à la télévision ont fait le tour du monde.

Mais, déjà il y a deux ans, une fois le temps du respect passé, les critiques avaient émergé contre la culture du machisme et du harcèlement en vogue chez Cantor, une des sociétés financières les plus agressives du monde.

Dans son témoignage devant la Haute Cour de Londres, Steven Horkulak a raconté comment il devait épurer les discours injurieux de Lee Amaitis, qui lui passait des savons à journée faite, utilisant l'intimidation et la domination comme arme de pouvoir. Lee Amaitis a répondu que «gueuler faisait partie du boulot, c'est comme ça qu'on fait des affaires».