Le rapprochement d’Uber et Didi Chuxing n’est pas une surprise pour André Loesekrug-Pietri, président d’ACAPITAL, fonds de private equity spécialisé dans la croissance internationale de PME et MidCaps européennes. Ce spécialiste qui vit entre la France et Pékin revient sur les difficultés qu’ont les entreprises occidentales à conquérir le marché chinois.

Le Temps: Etes-vous surpris de la vente d’Uber Chine à Didi Chuxing?

André Loesekrug-Pietri: Non, car cette guerre féroce coûtait un milliard de dollars par an en Chine à Uber, qui avait 10 millions d’utilisateurs actifs contre presque 50 millions pour Didi Chuxing. Par ailleurs, les dés semblaient jetés depuis quelques mois, après l’investissement dans le groupe chinois des frères ennemis Alibaba et Tencent, le soutien d’Apple, l’investissement du fonds souverain chinois CIC: tout le monde avait parié sur le succès de Didi Chuxin, qui avait levé la somme record de 7 milliards de dollars. On peut quand même être surpris de la rapidité avec laquelle Travis Kalanick a jeté l’éponge – preuve de lignes et d’un monde qui bougent de plus en plus vite.

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– Pourquoi est-ce que les entreprises tech ont autant de difficulté à s’implanter en Chine et à y rester?

– Dans un monde où l’échelle devient la clé de la réussite, le marché chinois avec ses 700 millions d’utilisateurs d’internet fait figure de Graal. On ne peut plus l’ignorer. Rien que dans l’e-commerce, la Chine représente aujourd’hui déjà plus qu’Europe et Etats-Unis réunis, en valeur.

On peut effectivement se demander si ce marché est réellement ouvert au monde quand on voit que Google en est parti en 2010, qu’Amazon se fait tailler des croupières par Alibaba et que Twitter ou Facebook y sont carrément interdits, laissant le champ libre d’abord à Weibo et maintenant WeChat, astucieux mélange des deux et qui a su aller plus loin en créant un véritable écosystème.

Trois facteurs de succès des groupes technologiques chinois sont difficiles à copier: la capacité de faire des deals de leurs dirigeants travaillant quasiment 24h/24; la force de travail de leurs équipes – travaillant sur le mode du 996: de 9h du matin a 9h du soir, 6 jours sur 7 –; et, ultime différence: leur prodigieuse capacité à faire du «good enough» à très grande échelle – comme Didi Chuxing qui en quatre ans est déjà dans 400 villes chinoises. Tout cela combiné à la sensibilité politique de l’ensemble des réseaux sociaux rend la tâche très ardue aux groupes tech étrangers.

– Est-ce que vous ressentez le ralentissement de l’économie chinoise?

– Oui, dans la mesure où il est plus difficile de faire des affaires pour les groupes étrangers. Ce n’est pas que les Chinois souhaitent que les étrangers partent, mais la concurrence est beaucoup plus forte. En ce sens, les groupes étrangers ont des enjeux assez similaires aux groupes privés chinois et ne voient pas arriver les réformes visant à réduire les rentes et distorsions de concurrence induites par les grands groupes d’Etat. La croissance étant plus faible, il faut se battre davantage pour les parts de marché, ce n’est plus simplement le gâteau qui augmente. Cela dit, le ralentissement est fortement perçu en Occident, peut-être de façon exagérée car le développement de la classe moyenne, lui, continue: une nouvelle Allemagne tous les 7 ans!

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– Avec le ralentissement, les entreprises européennes qui ne seraient pas en Chine ou qui voudraient s’y développer davantage devraient-elles y renoncer?

- Pas forcément, la Chine reste plus que jamais une opportunité de croissance pour toutes les entreprises: c’est en train de devenir le premier marché dans la quasi-totalité des secteurs. Mais il faut réfléchir à la manière de l’aborder. Les joint-ventures, très souvent utilisées car exigées par le gouvernement, ne sont pas la meilleure manière, car elles sont déséquilibrées la plupart du temps. Le partenaire européen amène la technologie, tandis que l’associé chinois ouvre le marché. Dans certains cas, une fois que la technologie a été apprise, le groupe européen n’a plus rien pu vendre. Il est plus efficace d’avoir un partenariat stratégique à l’échelle globale, pour que les parties impliquées de manière générale et pas seulement intéressées au fonctionnement d’une filiale locale.

CHINA

Crédit: Reuters

De ce fait, les investisseurs chinois seront petit à petit davantage que des exportateurs et de plus en plus des parties prenantes de l’économie européennes. Les grands groupes chinois deviennent des acteurs majeurs: si l’on prend les plus grandes entreprises figurant au classement de «Fortune 500», 70 sociétés viennent de Chine. Mais travailler avec elles reste un exercice compliqué: aucune de ces dernières n’a de management autre que chinois. On est donc loin de véritables multinationales et il faudra plus que jamais des partenaires connaissant bien les deux parties.

– A l’inverse, les rachats d’entreprises occidentales par des groupes chinois se multiplient…

– Oui, mais avec des primes de plus en plus importantes, ce qui pour moi témoigne du fait d’une difficulté persistante des groupes chinois à démontrer leur valeur ajoutée au-delà du montant cash. Alors que la valeur stratégique en termes d’accès au marché pourrait faire la différence! Prenez le fabricant allemand de robots, Kuka, en cours de rachat par le chinois Midea: ils paient un prix élevé: 4,6 milliards d’euros alors que le groupe ne valait que 1,5 milliard il y a deux ans. En raison du ralentissement, des surcapacités, des marges qui diminuent, des coûts salariaux qui augmentent, les Chinois ont besoin d’investir à l’étranger. Ils le font d’autant plus que les progrès technologiques ne sont pas forcément aussi rapides qu’on le pense. Prenez ChemChina, son rachat de Syngenta répond à un besoin technologique parce qu’il faut assurer l’approvisionnement en nourriture dans un pays immensément peuplé, mais l’acquisition de cet acteur spécialisé est aussi le fait du manque de croissance en Chine sur leur activité de chimiste de base. De manière générale, il faut donc s’attendre à davantage de rachats chinois en Europe.

– Qu’en est-il des questions de propriété intellectuelle, qui freinent souvent les investissements en Chine?

– C’est toujours un problème, même si les choses commencent à changer, notamment parce que les groupes leaders chinois en pâtissent désormais aussi. Huawei ou ZTE, par exemple, ont commencé à en subir les effets et à se faire copier. Des progrès ont été faits dans l’arsenal juridique, mais la mise en œuvre de ces lois n’est pas encore une priorité centrale. La récente condamnation [en appel actuellement] d’Apple par un obscur constructeur chinois qui souhaite interdire le modèle iPhone 6 pour contrefaçon a fait sourire et a été très largement commentée: quel que soit le fond juridique de cette affaire, c’est dans tous les cas très négatif pour la Chine dans ses efforts d’attirer des centres de R&D ou de rassurer sur la protection de la propriété intellectuelle. Et cela à un moment où, plus que jamais, la Chine a besoin d’investissements pour transformer son modèle économique vers un modèle fondé sur les savoirs et l’innovation.