Matières premières

Claude Dauphin: la vie sans repos d'un négociant de l'ombre

Le fondateur de Trafigura, géant suisse des matières premières, s'est éteint mardi comme il avait toujours vécu: au travail. Retour sur son parcours extraordinaire, marqué par un génie visionnaire, mais jalonné de zones sombres

Il était l'incarnation de l'univers trépidant, mais impitoyable, du trading de matières premières. Claude Dauphin, fondateur du géant suisse Trafigura, est mort mardi en Colombie d'un cancer du poumon, lors de son ultime voyage d'affaires. Il a ainsi réalisé la prédiction faite par tous ceux qui le connaissait: cet homme-là ne s'arrêterait jamais, il mourrait au travail. En dirigeant l'empire mondial du pétrole et des métaux qu'il avait bâti à partir de rien depuis 23 ans.

La vie hors normes de Claude Dauphin en dit plus sur l'industrie du négoce, devenue cruciale pour l'économie suisse depuis dix ans, que tous les documents officiels. Humainement, ce Français sec et de stature modeste était charmant, humble, sans ego apparent. Il ne parlait jamais aux médias et n'apparaissait jamais en public. Mais il était aussi craint de ses concurrents et honni des ONG qui voyaient en lui le concentré des vices reprochés au secteur, notamment sa proximité avec des régimes corrompus.

"Il incarnait un modèle d'affaires extrêmement agressif, porté sur le risque, avec une zone de confort très éloignée de celle de la plupart des entreprises", juge Marc Guéniat de la Déclaration de Berne, spécialisée dans l'observation et la critique des sociétés de matières premières. 

Le roi des métaux

Né en 1951, Claude Dauphin est le fils d'un ferrailleur normand, Guy Dauphin, déjà un visionnaire dans sa branche. L'entreprise familiale, GDE, est aujourd'hui l'un des leaders du recyclage en France et emploie 1700 personnes. Elle brasse d'énormes quantité de vieux métal, pièces de voitures, batteries, cartons et déchets. Né dans cet univers du commerce de matériaux usagés, Claude Dauphin a pris de son père des traits qui le serviront: goût du travail, volonté d'expansion, esprit d'innovation et capacité à anticiper mieux que d'autres le mouvement des marchés.

Mais le fils a d'autres horizons que le recyclage normand. Plutôt que de faire des études, il rejoint un courtier en métaux à Paris, puis en 1977 Marc Rich, la figure tutélaire du trading de matières premières. Son entreprise est basée à Zoug, mais Claude Dauphin, qui parle un peu d'espagnol, est envoyé en Amérique latine pour développer notamment le négoce de zinc. "Grâce à lui, Marc Rich est devenu du jour au lendemain le roi des métaux en Amérique du Sud", se souvient un ancien collègue.

La culture du négoce de cette époque a sculpté une génération d'hommes qui finiront par dominer le secteur. "On a la même formation, les mêmes ambitions, dit le magnat genevois du pétrole Jean-Claude Gandur. J'ai commencé chez Philipps Brothers [mythique société de trading américano-britannique] et là-bas la devise c’était «do business, don’t invest». Prend ton argent et passe à autre chose. On a été éduqué comme ça, mais on s'en est affranchi, pour créer des groupes industriels avec des réseaux d'infrastructures, pour moi africains, mondiaux pour Claude Dauphin."

Les traders de Marc Rich avaient le génie des relations lucratives. En URSS, par exemple, la production de molybdène (utilisé pour les aciers et blindages) était supervisée par un seul et unique fonctionnaire. "Un copain de Rich savait que le responsable du molybdène en URSS adorait le sushi et qu'il n’y en avait pas à Moscou, se rappelle un employé du trader zougois. Du coup, le fonctionnaire avait table ouverte à Londres, ça coûtait 50'000 dollars par an à Rich, mais ça rapportait beaucoup plus! Dauphin était fantastique pour nouer ce genre de contacts."

Vous lui envoyez un e-mail, il répond dans les 2 secondes. C’est quelqu’un qui travaille tout le temps

Ce même employé se souvient d'être allé, avec Claude Dauphin, "dans des pays pourris, Bulgarie, Roumanie. Lorsqu'on arrivait dans une raffinerie, il me demandait, "c’est qui le gars avec qui ont fait des affaires?" Je lui montrais autour de la table celui qui nous aidait, celui qui était l’ami de Marc Rich."

Mais la plus grande force de Claude Dauphin était son ardeur presque inhumaine au travail. "Vous lui envoyez un e-mail, il répond dans les 2 secondes, expliquait cet été un collaborateur de GDE. C’est quelqu’un qui travaille tout le temps. Vous lui écrivez à 6h, il vous répond à 6h15. Vous lui écrivez à 23h, il vous répond à 23h02."

Une autre anecdote dit bien son addiction au travail. Un jour, dans les années 1990, Claude Dauphin passe quelques jours en croisière avec sa famille. Il s'est équipé d'un des premiers téléphones satellitaires. Comme les coins d'océan disposant d'une bonne réception sont rares, Claude Dauphin fait immobiliser son navire plusieurs jours au même endroit pour téléphoner, en pleine mer, au grand dam de ses enfants. 

En 1992, Claude Dauphin quitte Marc Rich, alors en déclin, pour fonder Trafigura. Une structure au début minuscule, qui a fait cette année 654 millions de bénéfice net et emploie 5300 personnes, dont 400 environ à Genève.

Société secrète

De son fondateur, la société a gardé une culture rapide, agressive, derrière une façade étrangement lisse, comme si tous les employés sortaient du même moule. Un trader pétrolier se souvient d'avoir été auditionné chez Trafigura pour un emploi, dans les années 2000. "Avant d'être embauché, il fallait voir tous les lieutenants de Dauphin. C'était collégial, mais cela donnait un petit côté société secrète. Comme ça, si jamais il y avait un problème avec le recrutement, cela ne retombait pas sur un seul des lieutenants." Claude Dauphin apparaissait comme "omnipotent" dans son entreprise: "S'il ne veut pas d'un projet, ce n'est même pas la peine d'y penser."

En Afrique, Trafigura s'est taillée la part du lion dans de nombreux pays - Angola, Ghana, Zimbabwe notamment -, achetant du pétrole brut et revendant des produits pétroliers raffinées (essence, diesel etc.) avec des marges confortables. Ses concurrents redoutent l'agressivité de ses traders: "Ils gagnaient tous les marchés, surtout dans les produits. Je me faisais régulièrement battre d’un dollar, d’un demi-dollar", se souvient un trader qui a travaillé pour un groupe rival au Congo.

Souvent décrit comme modeste et accessible, Claude Dauphin possédait les attributs du milliardaire – majordome, immense propriété à Genève, avion privé et cave de grands crus –, mais sa vraie passion était de courir le monde pour faire des deals, au nez et à la barbe de ses concurrents. En 2014, Trafigura a conclu un gros contrat d'exportation de brut au Kurdistan irakien, en échange de prêts pour construire des infrastructures.

"Claude est allé à Erbil et il a mis des centaines de millions sur la table pour obtenir un deal, en prenant de gros risques pour sa sécurité, raconte un concurrent qui le connaissait personnellement. En Afrique aussi, il est très à l’aise et va directement chez les présidents."

Claude Dauphin devait se laver dans un seau. Lui, le multimilliardaire, se lavait dans un seau

Reste, comme une tache sur sa carrière, l'épisode indélébile du Probo Koala. En août 2006, ce navire affrété par Trafigura décharge des boues de pétrole malodorantes dans le port d'Abidjan. Elles sont ensuite répandues par des sous-traitants dans les décharges de la ville, intoxiquant des habitants. Face au scandale international qui se développe, Claude Dauphin se précipite en Côte-d'Ivoire pour tenter d'arranger les choses. Il est jeté en prison à Youpougon et y reste plusieurs mois.

L'un de ses compagnons de détention, le capitaine Nobah Amonkan, agent maritime de Trafigura, se souvient des rudes conditions régnant à la Maca, la Maison de correction d'Abidjan. "Claude Dauphin devait se laver dans un seau. Lui, le multimilliardaire, se lavait dans un seau. Et à force de le soulever, il a attrapé une hernie discale." Un soir, des détenus ivres de vengeance sont venus tambouriner aux portes des agents et dirigeants de Trafigura, un épisode dont le capitaine Nobah dit ne s'être jamais remis.

Il a aussi gardé une dent tenace contre Trafigura, qui ne lui aurait pas dit la vérité sur la nature des boues toxiques que le Probo Koala devait décharger. "Dauphin m'a dit: ce produit c’est rien, c’est juste de l’eau, vous allez voir que cette affaire va se terminer." Jusqu'à ce jour, Trafigura a rejeté la responsabilité de la catastrophe sur ses sous-traitants locaux. Le capitaine Nobah se sent trahi: "Ces gens-là n'ont pas de coeur", dit-il.

A sa sortie de la Maca, Claude Dauphin n'avait rien d'un homme brisé,. "Je pensait qu'en tant que type qui sortait de prison, il voudrait peut-être prendre du recul, se souvient un concurrent qui l'a rencontré à cette époque. Au contraire, il est devenu encore plus agressif qu’avant, il avait encore plus faim qu’avant. Il a continué à travailler 18 heures par jour. Au bureau, il était toujours le premier arrivé et le dernier sorti." Et son rythme a à peine faibli lorsqu'est arrivé le cancer. 

Trafigura est aujourd'hui la quatrième plus grosse entreprise suisse par chiffre d'affaires, selon le classement Top 500 de la HandelsZeitung. Survivra-t-elle à son fondateur, actionnaire et président? L'avenir dira si Claude Dauphin, le plus grand trader de son temps, réussira à léguer un héritage durable.

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