Naviguer à vue. C’est tout ce que peuvent faire les spécialistes suisses de l’événementiel, dont les activités sont directement liées à l’évolution des mesures sanitaires. La faîtière de la branche, Expo Event, révélait les conséquences de cette crise qui s’éternise dans une enquête publiée le 8 novembre, portant sur 2021: 15 000 événements annulés ou non organisés, 1400 emplois supprimés (-7,6%) et une perte de chiffre d’affaires globale de 55% par rapport à 2019, à 2,5 milliards de francs.

Palexpo n’échappe pas à la règle, comme le confirme vendredi au Temps son directeur général, Claude Membrez. Les halles d’exposition détenues à 80% par le canton de Genève sont restées vides entre janvier et août. Si les rendez-vous se sont ensuite multipliés, ils n’ont de loin pas compensé le manque à gagner. Les perspectives sont peu réjouissantes, et la mise en consultation de nouvelles restrictions sanitaire par le Conseil fédéral ce vendredi vient renforcer une incertitude déjà pesante.

Le Temps: Quel bilan tirez-vous de cette année 2021?

Claude Membrez: Nous arrivons à son terme avec un sentiment de gâchis. Durant le premier semestre, nous n’avons rien pu organiser. Nous avons senti à la fin du printemps que la situation se détendait et que nous pouvions avancer. Nous avons rouvert à fin août avec un congrès médical, puis de nombreux salons, des conférences, des événements privés, ce qui était très positif.

Puis est arrivé le variant Omicron fin novembre…

Tout s’est de nouveau compliqué. L’annulation de la conférence ministérielle de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), pour laquelle Palexpo jouait un rôle de base arrière, a été une première claque. Tant pour nous que pour les secteurs partenaires (hôtellerie, restauration, transports, etc.). Beaucoup de fêtes du personnel et de banquets de fin d’année, mais aussi des conférences et des congrès, ont suivi le même chemin. Heureusement, nous avons encore le Concours hippique international (CHI) qui se tient ces jours et un congrès médical la semaine prochaine.

Les exposants et les visiteurs peinent à se projeter, de peur que les choses ne se déroulent pas comme prévu

Quelles seront les conséquences sur le chiffre d’affaires de Palexpo?

Nous clôturerons probablement l’année avec une baisse de plus de 60% par rapport aux 95 millions de francs enregistrés il y a deux ans. Il est par ailleurs difficile d’avoir une vision claire pour 2022. SwissExpo (exposition de bétail) et le Salon de l’auto, prévus en début d’année, ont déjà été annulés en raison des incertitudes sanitaires et de marché, ce qui engendrera des pertes très conséquentes. Difficile de faire des budgets dans ces conditions. Mais le succès des salons organisés ces derniers mois montre que l’attrait et l’utilité de Palexpo restent avérés.

Lire aussi: Le Salon de l’auto est à nouveau reporté

Ces événements ont-ils été rentables?

Certains oui, d’autres non. La fréquentation a globalement baissé tant pour les visiteurs que pour les exposants. Mais les organisateurs de salons relèvent que les personnes qui se déplacent sont vraiment intéressées par ce qui est présenté, il y a moins de badauds. C’est une tendance de marché globale dont on devra tenir compte à l’avenir.

Quelles sont les conséquences de ce fonctionnement ralenti sur l’emploi?

Depuis le début de la pandémie, nous ne remplaçons plus les départs naturels. Ce sera encore le cas ces prochains mois. De 200 collaborateurs en 2019 (196 à fin 2020), nous sommes passés à environ 180. Si la situation sanitaire se détend et que nous pouvons tenir notre agenda, nous devrons embaucher.

Vous pensez pouvoir le faire?

Nous sommes suspendus aux annonces du Conseil fédéral concernant les nouveaux variants pour savoir comment nous adapter, car cela a d’énormes conséquences. Le problème, c’est que les exposants et les visiteurs peinent à se projeter, de peur que les choses ne se déroulent pas comme prévu. Actuellement, le nombre d’hospitalisations augmente. Les mouvements antivax ne comprennent toujours pas que les personnes heurtées par la crise, qui touchent 80% de leur salaire en RHT ou encore moins notamment dans le tourisme, la culture et le sport, ont besoin de solidarité.

Si les organisateurs ne peuvent pas choisir d’accueillir également des personnes testées, je crains que nous ne fassions face à de nouvelles annulations.

Les aides étatiques sont-elles suffisantes?

Comme nous sommes une entreprise parapublique, nous n’avons droit à aucune aide à fonds perdu en dehors des RHT, essentielles pour conserver notre savoir-faire. Nos clients peuvent généralement obtenir des dédommagements en cas d’annulation de dernière minute liée à de nouvelles mesures. C’est plus compliqué sur le long terme et il y a parfois des situations aberrantes. Le canton de Genève a mis en place un «parapluie covid» qui permet aux organisateurs de grands événements de planifier leurs rendez-vous avec la garantie d’une couverture financière en cas de problème. Ce dispositif n’existe pas dans le canton de Vaud pour le moment, ce qui veut dire qu’un organisateur vaudois qui prévoit une exposition à Genève n’a pas cette sécurité. Ce sont les limites du fédéralisme.

Vendredi, le Conseil fédéral a mis en consultation une généralisation de la règle des 2G (accès uniquement aux personnes vaccinées ou guéries) pour les événements en intérieur, avec deux variantes plus ou moins strictes. Quelles seraient les conséquences sur vos activités?

Cela dépend du type d’événement. Pour des rendez-vous très spécifiques, le public répondra probablement présent même avec la 2G. Je pense aux salons professionnels ou à des rencontres sportives, qui attirent des visiteurs avec un but précis. Ce sera par contre beaucoup plus difficile pour des manifestations généralistes et grand public, dans lesquelles on se rend aussi pour flâner, comme les Automnales. Si les organisateurs ne peuvent pas choisir d’accueillir également des personnes testées, je crains que nous ne fassions face à de nouvelles annulations. D’autant plus que le Conseil fédéral a aussi évoqué la possibilité d’interdire les salons, sans toutefois mettre ce scénario en consultation. Cela ne fait que renforcer les incertitudes et c’est une mauvaise nouvelle.

Lire également notre interview: Christoph Kamber, président d’Expo Event: «Sans chiffre d’affaires, il n’y a plus qu’à mettre la clé sous la porte»

Estimez-vous qu’il y a des surréactions par rapport aux nouveaux variants?

Au niveau politique, peut-être, mais il faut aussi respecter un principe de précaution. Par contre, c’est clairement le cas chez certains clients. Une grande banque a renoncé mercredi à organiser son assemblée générale en présentiel à Palexpo au printemps prochain, sous prétexte qu’un accès limité aux 2G compliquerait les procédures de vote. C’est beaucoup trop hâtif. La situation peut grandement évoluer en quelques mois.

La transformation de votre branche est-elle inévitable?

L’«expérientiel» (contraction d’expérience et événementiel), avec une réelle valeur ajoutée, va prendre toujours plus d’importance. En parallèle, les compléments numériques vont continuer à se développer. Les questions de durabilité sont aussi toujours plus importantes. Je ne pense pas que les voyages vont reprendre comme avant la crise. La continentalisation d’événements répliqués sur différents marchés, que l’on observe depuis quelques années, va sans doute se renforcer. On peut aussi imaginer des concentrations d’événements de plus petite envergure autour d’une même thématique. Cela ouvre de nouvelles opportunités. Mais nous ne pouvons plus planifier l’avenir comme par le passé, et cela va certainement durer des années. On ne sait pas où on va, mais le défi est grisant.