Il y a une année, «Le Temps» avait présenté un choix subjectif de leaders révélés par la crise du nouveau coronavirus. Parmi ces héros, des personnalités en pleine lumière et d’autres dans l’ombre, mais dont le rôle était crucial pour faire face à la pandémie. Que sont-elles devenues? Portrait de cinq d’entre elles ces jours-ci.

Episode précédent:

Valérie D’Acremont a attrapé le virus politique

Affairée dans son petit magasin situé dans le bas de Cortaillod (NE), Claudia Giorgis ne se voit pas vraiment endosser la cape de super-héroïne du coronavirus. «Quand vous m’avez contactée, glisse-t-elle entre deux clients, je me suis demandé si j’étais vraiment légitime pour témoigner.»

Et pourtant, cette épicière fait partie des milliers de personnes qui ne se sont pas retranchées dans leur foyer il y a un an lorsque le semi-confinement a été décrété. Pour conjuguer école à la maison et vie professionnelle, cette mère de famille réaménage ses horaires: elle n’ouvrira plus que l’après-midi. Le matin, elle jonglera aux côtés de son mari entre devoirs surveillés et renouvellement de ses stocks. «C’était la folie, se souvient-elle. Normalement, je fais mes commandes deux fois par semaine. Là, je devais m’approvisionner tous les jours.»

Ce n’est pas le seul bouleversement auquel elle doit faire face. Pour respecter les normes sanitaires, elle improvise un masque de tissu et se transforme en Madame Propre, lavant et désinfectant son petit local plusieurs fois par jour. Elle doit également se résoudre à n’accepter que deux clients à la fois, ce qui ne manque pas de créer des files d’attente dehors, des images dignes des queues observées aux pires heures du régime soviétique au siècle dernier. La comparaison s’arrête là, la clientèle s’y pliant de bon cœur. «Heureusement, ajoute la jeune femme, il y a eu du soleil pratiquement tous les jours.»

Tout n’était pourtant pas gagné. Car lorsque le SARS-CoV-2 débarque en Europe, «Ton bonheur en vrac» n’a pas encore soufflé sa première bougie. Quand l’économie se met en veilleuse, ce ne sont donc pas uniquement des préoccupations sanitaires qui hantent la jeune entrepreneure: «Je me suis dit que si mon épicerie ne faisait pas partie des commerces jugés essentiels, je n’allais pas tenir.»

L’inquiétude fait place à l’ambivalence lorsqu’elle apprend pouvoir maintenir son petit magasin ouvert: «Je me suis clairement sentie privilégiée et j’éprouvais aussi de la culpabilité: moi, j’ai la chance d’être ouverte.» Dans tous les cas, ses craintes sur la marche de ses affaires sont vite apaisées. La crise sanitaire fonctionne plutôt comme un accélérateur d’activité. «La pandémie a vraiment amené les gens à se poser des questions sur la provenance des produits qu’ils achètent, sur leur mode de consommation», constate Claudia Giorgis.

Une observation qui nous propulse au cœur de son projet né à l’automne 2018. Un gros coup de fatigue l’amène à s’interroger sur son choix de vie: «J’ai subitement ressenti le besoin de faire quelque chose de différent. Mais j’ai aussi réfléchi à la manière dont on consommait, à la provenance des choses: pourquoi manger des tomates en plein hiver?»

Droit au but

En cherchant des solutions alternatives aux grandes surfaces, elle prend conscience du nombre «considérable» de déchets qui en résulte. Impossible toutefois de trouver une solution de proximité. «S’il faut faire des longs trajets en voiture pour s’approvisionner bio ou local, l’exercice perd sa raison d’être», songe-t-elle.

Ni une ni deux, l’idée d’ouvrir une épicerie locale prend forme. Tout va ensuite très vite. «On me le dit souvent, avoue cette assistante médicale de formation. Je suis quelqu’un qui va droit au but. Si je veux quelque chose, j’essaie de me donner les moyens d’y arriver.»

Pour atteindre son objectif, Claudia Giorgis lance une opération de financement participatif via la plateforme neuchâteloise Yeswefarm.ch, une initiative consacrée aux projets innovants en lien avec l’alimentaire et l’agriculture. Les gens répondent présent et les 36 000 francs nécessaires à la création de sa petite société sont réunis. «Plus de 400 personnes m’ont soutenue. Cela reste un des meilleurs résultats obtenus sur ce site. Mais ce qui me plaît surtout, c’est que ce sont des gens que je revois dans mon magasin.»

Aménagée avec soin et goût, cette petite épicerie nichée à quelques mètres de l’ancien terminus de la ligne de tram Neuchâtel-Cortaillod regorge de trésors alimentaires ou cosmétiques qu’elle nous fait découvrir avec passion.

Dans des grands bocaux, les spirales à l’épeautre de Cernier côtoient du sarrasin de Montmollin ou de la polenta d’Areuse. Juste à côté, des légumes de saison s’exhibent fièrement, toisant de loin les produits laitiers régionaux retranchés à l’opposé du magasin. «Lorsque j’ai sélectionné mes fournisseurs, une de mes premières difficultés a été de choisir entre le bio et le local, explique la maîtresse des lieux. J’ai décidé de privilégier le deuxième critère. Faire venir du quinoa bio de Bolivie quand on peut en trouver près de chez nous n’a pas de sens.»

Et gardez-vous de lui signaler que les produits en vrac se révèlent inévitablement plus coûteux. «Je me suis amusée à faire un comparatif: les noix, les abricots ou les pommes séchées sont plus chères au supermarché.»

Entre deux confidences, celle qui est née il y a bientôt trente-sept ans au Portugal aide une personne âgée à remplir ses bocaux. Sans sourciller, elle donne un petit coup de balai pour ramasser le curry de Madras qu’une maladresse a renversé. Il en faut plus pour lui faire perdre un sourire apprécié de la clientèle. «Les gens viennent aussi pour avoir un contact humain et me disent qu’ils sont rassurés par la petite taille du magasin. Pendant le semi-confinement, j’avais quelques personnes qui venaient chaque jour pour acheter un brocoli et deux carottes.»

ll y aura tout de même eu quelques semaines plus difficiles – la faute à une route éventrée par des travaux juste devant son échoppe – et une déception: au début de la pandémie, elle prépare et livre des paquets chez des personnes à risque qu’elle ne reverra pas après le déconfinement.

Claudia Giorgis ne s’en formalise pas. D’autant plus que sa petite affaire a trouvé son rythme de croisière. A présent limités à quatre personnes à la fois, ses 50 mètres carrés de «bonheur en vrac» sont souvent pris d’assaut. «Certains clients me disent qu’il faudra que je pense à trouver plus grand. Pour le moment, je ne l’envisage pas. C’est mon bébé. Avec mon mari et ma famille, nous avons tout fait de A à Z: poncé le bois, peint le plafond, monté les meubles. Je n’arrive pas à m’imaginer quitter ce petit nid que nous avons construit.»


Profil

1984 Naissance à Caldas da Rainha, près de Lisbonne. Avec sa maman, elle rejoint son papa en Suisse quelques mois plus tard.

2003 CFC d’assistante en pharmacie. Formation complétée par un CFC d’assistante médicale en 2007.

2009 Mariage avec Christophe Giorgis. Deux garçons naîtront de cette union, Elouan et Mattia.

2011-2019 Assistante médicale en pédiatrie.

2019 Ouverture à Cortaillod de l’épicerie locale «Ton bonheur en vrac».


Retrouvez tous les portraits du «Temps».