Forum des 100, édition 2018: Réinventer la mobilité

Comment combiner les différents modes de transports? Qu’apporte la digitalisation? Dans quelles infrastructures investir? Le Forum des 100 organisé par «Le Temps» le 24 mai prochain porte sur ces questions. Comme la série d’articles publiés en amont de l’événement. Pour tous renseignements: forumdes100@letemps.ch

Programme et inscription: www.forumdes100.ch

Juriste formée à Berne, à Poitiers et à la Business School de Henley au Royaume-Uni, Claudia Pletscher dirige l’unité Développement et innovation de La Poste Suisse. Le Temps l’a rencontrée.

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Le Temps: Navettes autonomes, drones et robots de livraison: pourquoi La Poste s’engage-t-elle dans la Mobilité 4.0?

Claudia Pletscher: Le monde et les besoins de nos clients changent. Ils souhaitent que les marchandises qu’ils ont commandées en ligne soient livrées le plus rapidement possible. La Poste ne veut pas simplement être spectatrice, mais plutôt pionnière et actrice de ces évolutions. Avec CarPostal, nous sommes le numéro un du transport public par route en Suisse. Si la conduite autonome s’impose comme une solution d’avenir, nous voulons occuper nous-mêmes ce créneau plutôt que le laisser aux autres. Nous ne travaillons jamais seuls, ni pour les navettes, ni pour les drones, ni pour les robots. Nous avons des partenaires, notamment des start-up, et chacun a besoin du savoir-faire de l’autre. C’est ce qui fait le succès de ces projets.

Quel bilan tirez-vous des navettes autonomes?

Nous avons déjà accueilli 65 000 personnes, ce qui est énorme. Nous avons un parcours pilote de trois kilomètres à Sion avec une extension jusqu’à la gare. Une première mondiale qui implique le franchissement de carrefours équipés de feux lumineux. La complexité croît sans cesse. Nos start-up partenaires sont notamment Navya, de Lyon, et BestMile, de l’EPFL. Nous sommes convaincus que la conduite autonome modifiera considérablement la mobilité et la logistique. La Poste Suisse possède d’ailleurs l’une des plus grandes flottes de véhicules électriques en Europe. Cela intéresse beaucoup les villes.

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Et les drones?

Nous avons lancé un projet pilote, il y a trois ans, en compagnie de la start-up américaine Matternet, qui fabrique des drones. Nous les avons testés à Lugano, où, depuis octobre 2017, nous effectuons le transport quotidien d’échantillons de laboratoire entre deux hôpitaux. C’est un service commercial payant, qui convient bien à une demande de livraison d’urgence.

Allez-vous développer cette offre ailleurs en Suisse?

Oui. Plusieurs lieux sont en discussion. Lorsque nous aurons obtenu les autorisations de l’Office fédéral de l’aviation civile (OFAC), nous serons prêts. J’insiste sur le fait que l’utilisation de drones ou de robots est réservée à des transports très spécifiques. Ils ne remplacent évidemment pas les facteurs, qui restent plus efficaces pour distribuer nos 18 millions d’envois quotidiens, ce qui ne pourrait pas être effectué par ces machines.

Allez-vous poursuivre les expériences menées avec les robots de livraison?

Pas pour l’instant. Nous les avons testés pendant treize mois dans quelques communes, dont Zurich, où nous avons effectué de vraies livraisons pour un grand magasin situé au centre-ville. Les résultats sont conformes à nos attentes. Nous avons comptabilisé 200 tours de distribution, représentant 1000 kilomètres, sans le moindre accident. Mais il y a un fossé entre la technologie et la réglementation. L’Office fédéral des routes (Ofrou) exige une personne accompagnante en permanence. Tant que c’est le cas, ce concept ne présente pas de grand intérêt pour La Poste. Peut-être cela changera-t-il un jour.

Quel est votre rôle au sein de La Poste?

Il consiste à bâtir de nouveaux modèles économiques numériques. Mon unité développe des interfaces entre les processus physiques et les processus numériques, comme le e-health ou le e-voting. Nous travaillons aussi sur l’internet des objets, les réseaux circulaires, comme la récupération de capsules de café, les projets Smart City et des solutions blockchain, par exemple pour mesurer la température dans les colis, dans le domaine médical.

On n’associe pas La Poste à la santé. Pourquoi s’intéresse-t-elle au domaine de l’«e-health»?

Le marché de la santé est en pleine croissance et offre à La Poste des opportunités d’affaires intéressantes. C’est pourquoi nous proposons une gamme complète de prestations. Outre la solution de santé en ligne, cela inclut également, par exemple, des services logistiques tels que le transport de médicaments. La Poste fait ainsi ce qu’elle a toujours fait: transporter des documents confidentiels de manière sécurisée. En Suisse, 300 millions de pièces circulent chaque année entre les médecins, les hôpitaux, les centres de santé, les pharmacies, les caisses maladie et les assurés. Le courrier postal reste le principal vecteur. Mais le courrier électronique progresse. La confidentialité est garantie: pas plus que les facteurs traditionnels, notre personnel n’a pas accès et ne peut pas lire les informations entièrement cryptées qui circulent via notre plateforme e-health. Ces données ne sont pas utilisées à des fins quelconques.

La Poste est leader dans le domaine du vote électronique. En se positionnant ainsi, n’accélère-t-elle pas la diminution du nombre de lettres?

Ce marché se numérise, lui aussi, que nous le voulions ou non. Nous transportons chaque année environ vingt millions d’envois liés aux votations et aux élections. Mais le vote électronique s’étend. Et nous ne sommes pas les seuls à nous y intéresser. Si nous ne le faisons pas, d’autres le feront [le canton de Genève a développé un modèle concurrent, ndlr]. Alors autant que nous proposions cela nous-mêmes. Nous restons dans notre cœur de métier: le transport sécurisé d’informations confidentielles.

Le vote électronique est-il vraiment sûr?

Aucun système n’est sûr à 100%, ni dans le monde physique ni dans l’univers numérique. La Chancellerie fédérale a fixé des exigences extrêmement élevées. Nous les respectons. Elles sont renforcées par ce qu’on appelle «la vérifiabilité universelle», qui, dans le cas très improbable où un système serait tout de même piraté, permet de détecter chaque manipulation dans l’urne électronique, et ce, immédiatement et à 100%. En plus, chaque citoyen peut s’assurer que son bulletin de vote a été enregistré conformément à ses intentions. Cela confère à l’urne son intégrité et assure la confiance en la démocratie. C’est ce qui compte.

La Poste est à l’origine du projet d’identité numérique SwissSign. Pourquoi ce projet?

Avec SwissSign, nous voulons permettre aux citoyens d’avoir une seule identité numérique pour voter, gérer leur dossier de santé, faire des transactions bancaires ou commerciales. Aujourd’hui, ils ont parfois plusieurs dizaines de codes avec des mots de passe différents, qu’ils oublient souvent. Il y a trois ans, personne ne s’intéressait à cela. Nous avons ainsi créé une coentreprise avec les CFF, que nous avons étendue à Swisscom, à des banques et à des assurances. Il y a actuellement 18 partenaires dans le consortium. Tous ont un grand intérêt à développer une identité numérique sûre, simple et gratuite.