Gestion de fortune

Les clients des pays émergents se détournent des banques suisses

Les programmes d’amnisties fiscales lancés en Asie et en Amérique latine et l’arrivée de l’échange automatique en 2017 poussent certains clients des banques privées suisses à revoir leur stratégie

Au deuxième trimestre, UBS a subi des retraits nets de 2,3 milliards de francs de la part de ses clients issus des pays émergents, une zone qui représente quelque 150 milliards de francs d’actifs. La banque prévoit que ces sorties d’actifs se poursuivront cette année, sous l’effet des programmes de régularisation mis en place en Asie et en Amérique d’une part, et de la perspective de l’échange automatique de renseignements fiscaux en Suisse d’autre part.

Les Etats-Unis, une destination envisagée

Après les clients européens et américains, les banques de la place doivent-elles s’attendre à une troisième vague de départs, des contribuables des pays émergents cette fois? Aucun mouvement d’ampleur n’est signalé pour le moment, mais des clients envisagent sérieusement de déplacer leurs actifs vers les Etats-Unis, selon un banquier genevois.

En vigueur jusqu’à fin octobre, l’amnistie brésilienne «a déclenché des manifestations d’intérêt» et le programme argentin a «de bonnes chances de succès, car le nouveau gouvernement a pris des mesures favorables à l’économie», explique un cadre d’une banque privée genevoise. Selon lui, les clients latino-américains n’ont pas massivement retiré leurs fonds de Suisse, mais ils sont nombreux à souhaiter déplacer leurs avoirs vers un pays plus proche de leur résidence et qui, lui, ne s’est pas engagé à pratiquer l’échange automatique de renseignements: les Etats-Unis.

L’amnistie fiscale mexicaine est toujours en cours, tandis que le Chili vient de terminer la sienne. Et d’autres seront lancées ces deux à trois prochaines années en Amérique latine, estimait fin juillet le directeur général de Julius Baer, Boris Collardi, lors de la présentation des résultats semestriels.

Pas d’urgence à quitter la Suisse

Les contribuables de ces pays émergents qui détiennent des avoirs non déclarés en Suisse ou ailleurs peuvent y voir une porte de sortie. A plus long terme, ils pourraient aussi anticiper une éventuelle participation de leur pays à l’échange automatique de renseignements fiscaux mis en place par l’OCDE. Ou la signature d’un accord bilatéral d’échange d’informations entre leur pays de résidence et la Suisse.

Mais cela ne signifie pas que ces ressortissants doivent se précipiter pour régulariser leur situation fiscale, tempère un cadre d’une autre banque genevoise qui préfère lui aussi rester anonyme: «Même si leur gouvernement signe avec la Suisse, les clients disposeraient d’au moins 18 mois pour régler leurs affaires, le temps que l’accord soit ratifié et qu’il entre en vigueur. De plus, il est peu probable qu’un tel accord soit rétroactif et porte sur des données bancaires existantes en 2017 ou 2018.»

Pour les banques suisses, l’enjeu est de taille: l’Amérique latine devrait représenter 14% des avoirs transfrontaliers qu’elles géreront d’ici 2020, selon le Boston Consulting Group. L’Asie est également active, avec un programme de régularisation en Indonésie qui a provoqué des sorties d’actifs de Singapour, observait un analyste de Sanford Bernstein, cité par Reuters. Le Pakistan a également offert une amnistie, avec un succès mitigé.

Toutes les amnisties ne sont pas égales

Mais toutes les amnisties ne sont pas efficaces, à l’exemple du programme mexicain, relevait encore le patron de Julius Baer fin juillet: «S’il y a une leçon que l’on peut retenir de ces dernières années, c’est que les amnisties impliquant un rapatriement des avoirs rencontrent moins de succès que celles qui permettent de laisser les actifs dans le pays où ils sont déposés.»

Les 2,3 milliards de francs retirés d’UBS par des clients de pays émergents au deuxième trimestre doivent être relativisés, car «ce groupe de pays, qui représente 150 milliards de francs d’actifs au sein de la banque, est volatil et hétérogène, explique Loïc Bhend, analyste chez Bordier. Les clients émergents ont provoqué une sortie nette de 3,5 milliards au dernier trimestre 2015, avant de marquer une reprise début 2016. En revanche, la région Asie-Pacifique, qui comprend aussi des pays émergents, a été la zone la plus dynamique pour UBS au deuxième trimestre, avec des afflux nets de 6,8 milliards de francs, soit une progression de plus de 10% en rythme annualisé».

Chez Credit Suisse aussi, l’Asie-Pacifique a proportionnellement fourni les afflux de fonds les plus importants au deuxième trimestre, à 5 milliards de francs, poursuit Loïc Bhend: «La comparaison avec UBS est difficile car la deuxième banque du pays ne publie pas d’informations spécifiques sur un segment «pays émergents» comme le fait UBS, mais notre calcul montre que les retraits d’actifs n’ont pas été conséquents chez Crédit Suisse, avec moins d’un milliard et demi de francs, sur des actifs totaux de 698 milliards» issus les pays émergents.

Manque de confiance

En proportion du total des actifs gérés, «le mouvement de régularisation dans les pays émergents aura un impact bien moins important pour les banques suisses que ce qu’on a observé avec l’Europe», conclut l’analyste bancaire.

Les clients des pays émergents sont pourtant intéressés, avance un spécialiste de la gestion de fortune: «A chaque annonce d’amnistie, nous recevons beaucoup de demandes de clients, nous évaluons avec eux les conditions offertes, avec nos avocats et nos équipes d’ingénierie patrimoniale, mais peu décident de régulariser, car le climat local ne leur inspire pas confiance».


Face aux pays émergents, certaines banques appliquent une politique de l’autruche

Les banques ont-elles appris les leçons de la fin du secret bancaire? En grande partie, sans aucun doute. Echange automatique d’informations aidant, les établissements bancaires ont dans leur très large majorité bien compris qu’il n’était plus question d’accueillir des évadés fiscaux pour les protéger d’une gourmandise jugée excessive du fisc de leur pays d’origine.

Problème: ce que les banques ont soigneusement appliqué pour l’Europe et les Etats-Unis, elles ne le jugent pas forcément toujours nécessaire pour les clients des pays émergents. Cela peut se comprendre: on pare au plus pressé dans la banque, comme ailleurs. L’urgence n’est pas vraiment à scruter les comptes de clients venant de pays où l’on estime que la problématique fiscale n’est pas un sujet.

Sauf que l’expérience devrait nous rendre plus prudent. La traque à l’évasion fiscale n’est pas l’apanage des pays développés. En Inde, au Brésil, en Chine et ailleurs, les resquilleurs des impôts sont toujours plus pointés du doigt. Ces pays n’ont pas la puissance politique et économique des Etats-Unis sur la scène internationale? Peut-être, mais ils ne cessent de grandir. Faudra-t-il attendre qu’ils soient suffisamment puissants pour imposer aux banques suisses leur réglementation, comme l’ont fait les Etats-Unis et l’Europe exerçant une pression insoutenable, à un moment où le pays ne sera plus en position de force et devra céder dans la douleur sans contrepartie et sans avoir rien anticipé?

Toute la question est de savoir si on préfère la politique de l’autruche – à court terme, il y a effectivement assez peu de risques – ou si on préfère prendre les devants. Prévoir les risques, à long terme, c’est le travail d’une entreprise qui se considère comme durable.

(Mathilde Farine)

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