Analyse

Climat: le réalisme sino-américain

Le ministre américain de l’Energie veut établir un dialogue vertueux avec la Chine

La conférence climatique de Copenhague est entrée dans une phase politique dépressive. Comme prévu, le duo Etats-Unis – Chine déterminera largement le succès ou l’échec des négociations. Mais tout indique que les deux géants éviteront un affrontement trop direct. Ils chercheront plutôt à convaincre les participants, en particulier l’Europe, à poursuivre le processus en 2010. Si ce constat d’échec déçoit la communauté scientifique qui plaide pour une action résolue et rapide, le ton des discussions entre les Etats-Unis et la Chine révèle des points de convergence encourageants.

Les Etats-Unis, comme l’a rappelé le ministre de l’Energie Steven Chu qui précédait Barack Obama dans son voyage asiatique, assument «leur responsabilité historique». La Chine, elle, admet qu’elle ne peut pas continuer de croître sans améliorer substantiellement son bilan C02 car tous les efforts entrepris par les vieux pays industrialisés seraient annihilés par l’explosion des émissions des pays émergents. Aux yeux de Steven Chu, la solution ne peut venir que d’une étroite collaboration sino-américaine.

Concrètement, celle-ci prend la forme d’un accord stratégique sur les technologies propres. A Pékin, Barack Obama et Hu Jintao ont signé un accord de coopération technologique doté de 150 millions de dollars sur cinq ans. Il vise à l’établissement d’un centre de recherche commun qui reposera sur six piliers:

– l’efficacité énergétique;

– la création d’une plate-forme commune pour le développement de voitures électriques urbaines;

– la coordination des efforts pour le développement des énergies renouvelables (réseau intelligent);

– la coopération pour la mise au point des technologies permettant la séquestration du CO2 des usines de charbon;

– la coopération pour la recherche et le développement des gisements de gaz non conventionnels (gaz de schiste) qui devraient assurer la transition énergétique (lire LT du 13.11.2009);

– la création de consortiums d’entreprises sino-américaines dans le domaine des énergies propres.

Pour Steven Chu, qui n’est pas directement en charge des négociations climatiques, cet accord est un moyen de contourner les obstacles intérieurs. Il veut faire la démonstration que le changement climatique est d’abord une formidable opportunité économique pour les deux partenaires. Le ministre de l’Energie américain est convaincu que le processus qui sera engagé à Copenhague échouera s’il ne parvient pas à mobiliser les industriels. L’accord jette les bases d’une collaboration et d’échanges technologiques qui sont menacés par des mesures protectionnistes: les deux pays devraient logiquement lever les obstacles à l’entrée sur les marchés domestiques de l’énergie qui demeurent très fragmentés et protégés par des clauses de préférence nationale.

Bien sûr, cette claire volonté de coopération ne signifie pas que les discussions politiques sur les objectifs de réduction que les deux pays sont prêts à accepter sont résolues. Mais elle définit une méthode pour dialoguer: les problèmes auxquels sont confrontés les Etats-Unis et la Chine présentent de très grandes similitudes (très forte dépendance à l’égard du charbon, faible efficacité énergétique) et exigent une harmonisation normative pour les résoudre.

L’Europe de son côté, qui craint d’être dépossédée de son leadership dans la négociation sur le climat, va devoir réviser sa stratégie. Les lobbies industriels n’accepteront pas des objectifs de réduction sans obtenir l’assurance qu’ils resteront compétitifs sur les marchés mondiaux. S’il ne fait aucun doute que le prix de la tonne de carbone va devoir tenir compte des prix implicites pratiqués aux Etats-Unis et en Chine, Bruxelles exigera des engagements plus fermes de ses partenaires chinois et américains, sans quoi elle entrerait par ses propres engagements dans un jeu de dupes.

Aux Etats-Unis, Steven Chu sait que la partie est loin d’être gagnée. Contrairement à ce que l’on pouvait imaginer, l’opinion publique doute de plus en plus de la menace climatique. Des études sociologiques récentes montrent que l’impact du film d’Al Gore (An Inconvenient Truht, Une vérité qui dérange) n’a eu aucun effet durable. Au contraire même. Dans un pays où le relativisme scientifique devient un fléau, les propos d’Al Gore ont exacerbé les positions et son moralisme passe très mal dans une société qui se méfie de l’Etat. Le Prix Nobel de physique Steven Chu a compris que le pragmatisme est plus efficace que l’acharnement politique.

Et surtout, le réalisme commande d’être lucide sur la situation. Selon les évaluations de New Energy Finance, un des meilleurs consultants sur les questions climatiques, les Etats-Unis seront en mesure de baisser leurs émissions de 3,1% d’ici à 2020 sans loi contraignante et de plus du double s’ils acceptent les propositions pendantes devant le Congrès. Si la crise économique y contribue évidemment, elle n’est pas le moteur essentiel. Pour New Energy Finance, les Etats-Unis ont rompu un cercle vicieux historique: plus de croissance ne signifie plus automatiquement une augmentation des émissions de gaz à effet de serre. L’impact des technologies propres commence à avoir des effets et s’accélérera avec la mise en place des nouveaux standards et normes bloqués pendant de longues années par l’ancienne administration Bush. Une législation plus contraignante sur le CO2 permettrait de renforcer le mouvement, sachant que trente Etats américains ont d’ores et déjà pris des mesures pour donner un prix plancher au C02 et encourager les énergies propres. En combinant des certificats achetés à l’étranger, les Etats-Unis seraient en mesure d’abaisser leurs émissions de 14% environ pour un coût de la tonne CO2 de 21 dollars à l’horizon 2020. En résumé, les Etats-Unis pourraient être proches de la cible annoncée par l’administration Obama, certes insatisfaisante pour stabiliser le climat et nettement inférieure aux attentes européennes. Mais couplée à une collaboration avec la Chine, l’effort américain permettrait d’éviter un échec définitif à Copenhague. Un accord minimal trahirait bien sûr l’ambition initiale mais permettrait, s’il est renforcé rapidement dès 2010, de relancer un processus vertueux. Ce n’est pas très glorieux mais la seule voie politique qui semble se dessiner: accepter un temps plus long pour négocier et lever peu à peu les obstacles par des actes concrets. La collaboration sino-américaine marque un progrès.

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