Dix ans après le début de la crise financière déclenchée par l’effondrement de la banque d’investissement Lehman Brothers, l’économie a repris des couleurs. A la hausse, la croissance mondiale a amené les instituts de prévision, les banquiers centraux et les macro-économistes des pays développés à réaliser qu’il était temps de mettre fin à l’argent facile, au maintien de taux extraordinairement bas depuis une décennie.

Dans son rapport 2018 sur le commerce et le développement publié mercredi soir, la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement (Cnuced) met toutefois en garde. La croissance dans la zone euro suit une tendance à la baisse. Aux Etats-Unis, même évolution, bien que le pays ait connu sa deuxième plus longue phase d’expansion économique depuis les années 1850.

Multilatéralisme en crise

Si les perspectives de croissance restent bonnes, le directeur de la division globalisation et stratégies de développement auprès de la Cnuced, Richard Kozul-Wright, identifie des signaux d’instabilité et de fragilité. Les guerres commerciales qui menacent sont le symptôme d’un malaise économique plus profond. Il le souligne: «Oui, il y a eu un renforcement de la régulation du système financier depuis la crise de 2008. Oui, des stress tests ont été mis en place pour évaluer la solidité des banques. Oui, les Etats-Unis ont adopté la loi Dodd-Frank qui est aujourd’hui sous très forte pression. Mais l’économie de l’ombre n’est pas régulée, nombre de hedge funds sont devenus des banques et les banques elles-mêmes sont plus grandes qu’avant la crise.»

«L’économie mondiale, ajoute Richard Kozul-Wright, est d’autant plus fragile que le multilatéralisme est en crise. Dans bien des pays, la croissance est alimentée par une hausse de la dette. Ce type de politique ne finit jamais bien.» Pour l’illustrer, un chiffre suffit: le stock de la dette à l’échelle mondiale atteint aujourd’hui 250 000 milliards de dollars, soit 50% de plus qu’au moment de la crise de 2008. Ce montant représente trois fois la taille de l’économie mondiale.

La Cnuced relève aussi que l’assouplissement monétaire appliqué depuis 2008 n’a que marginalement amélioré l’emploi et les salaires. Or mettre fin à cette politique extensive pourrait s’avérer très néfaste pour les pays émergents qui ont accueilli ces dernières années des masses de capitaux étrangers attirés par des gains à court terme. Une hausse des taux dans les pays développés pourrait provoquer une fuite massive de capitaux et une dépréciation de la devise des émergents. Des pays comme l’Inde et la Thaïlande en seraient les premières victimes.

Entreprises monopolistiques

L’autre inquiétude exprimée par Richard Kozul-Wright a trait au pouvoir des grandes sociétés. Pour le directeur de la division globalisation et stratégies de développement, ces grandes sociétés peuvent être un facteur d’inégalité. «La hausse rapide des bénéfices des 2000 plus grandes entreprises est, selon le rapport, considérée comme tirant puissamment vers le bas la part globale des revenus du travail.»

Dans un éditorial, le Financial Times le rappelle. Il faut remonter au XIXe siècle aux Etats-Unis pour retrouver une telle concentration économique et de telles inégalités qui avaient été à l’origine de vagues populistes. «Les mêmes facteurs sont à l’œuvre aujourd’hui», relève le FT. Les monopoles du numérique préoccupent la Cnuced. Parmi les 25 premières entreprises technologiques en termes de capitalisation boursière, 14 sont basées aux Etats-Unis, trois dans l’UE, trois en Chine et une en Afrique. Les avantages de telles positions dominantes sont considérables. Amazon a augmenté sa marge bénéficiaire de 10% à 23% entre 2005 et 2015 alors qu’Alibaba l’a augmentée de 10% à 32% entre 2011 et 2015.

Pour Richard Kozul-Wright, il est évident que l’hypermondialisation n’a pas profité à tous. La solution ne passe pas, selon lui, par un retour à un nationalisme nostalgique ni par une intensification du libre-échange, fortement déterminé par les grandes multinationales, mais par un retour à la Charte de La Havane, soit un système commercial multilatéral réglementé.