Ils sont près d’une centaine, assis dans un silence de cathédrale. Hommes et femmes, de la vingtaine à plus de 80 ans. Tous attendent 14h et l’arrivée du commissaire-priseur, dont on nous a demandé de conserver l’anonymat, sur son estrade. Il s’agit en fait d’un promontoire de police qui, dans une autre vie, trônait sur la place Saint-François, à Lausanne.

La vente aux enchères à laquelle nous allons assister se trouve bien loin des salons feutrés des palaces. Organisée par l’Office des poursuites du district de Lausanne, elle prend place dans un hangar situé sous le dépôt des Transports publics lausannois (TL), à deux pas de la patinoire de Malley. Les murs sont faits de parpaings nus et gris. Derrière les vitrines présentant les objets mis en vente, un grillage délimite un espace où s’empilent vieux meubles et cartons issus de saisies.

Une centaine de pièces sont disputées ce jeudi. Des montres ou des bijoux ainsi que des œuvres d’art. Toutes, à l’exception de quatre tableaux du peintre parisien Eugène Paul proposés par l’Etat de Vaud, sont mises en vente par Valorum, unique prêteur sur gages officiel du canton.

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En activité depuis 2014, son patron, Juan Caido, propose des crédits aux particuliers contre le dépôt d’un objet. Il arrive qu’il ne se fasse jamais rembourser, ou alors partiellement. Parfois, les propriétaires disparaissent sans laisser de traces. Après un certain temps, il peut revendre ces biens par le biais de l’Office des poursuites, comme le prévoit la loi. Il espère ainsi récupérer l’argent qui lui est dû. Si un bénéfice est réalisé, les propriétaires ont dix ans pour le réclamer, après quoi il termine dans les caisses publiques. Dans tous les cas, leur dette est effacée.

Départ à 1 franc

Dans cette vente, les enchères commencent à 1 franc et se paient cash, exception faite des bijoux en métaux précieux, pour lesquels un prix de départ est fixé par l’office. Un catalogue mentionne des estimations réalisées par Valorum, mais qui sont purement indicatives. «Elles sont généralement plus basses que le prix du marché et servent surtout de phare pour les acheteurs», commente Juan Caido.

Le coup d’envoi se fait en douceur, avec un briquet Dupont, une pochette Vuitton ou encore un sac Burberry. Tous sont vendus moins de 300 francs. Mais après seulement quelques minutes, la tension monte. Un bronze portant la signature du peintre d’origine allemande Max Ernst excite la convoitise. Il est finalement adjugé pour 15 400 francs, alors que son estimation haute était fixée à 10 000 francs.

Son acheteur enchaîne les acquisitions et remporte trois des quatre peintures «Gen Paul», pour un peu plus de 4000 francs. Avant la fin de la vente, il aura dépensé environ 30 000 francs. L’homme un brin mystérieux nous dira par la suite courir les ventes aux enchères depuis plus de trente ans.

Il réalise des achats par passion ou pour des connaissances. Il s’est présenté dans le hangar des TL avec une enveloppe fournie: «J’avais 110 000 francs, mais les prix montaient souvent trop haut», s’amuse-t-il. Son rêve? Ouvrir un jour un espace où il pourra présenter le fruit de ses achats.

Après ces premières flambées, le calme revient. Les bijoux vendus quelques centaines de francs s’enchaînent, avec des mises qui augmentent à coups de 10 francs, souvent poussées par Juan Caido qui participe aussi aux enchères, pour Valorum ou pour des acheteurs qui n’ont pas pu faire le déplacement. Dans la salle se trouve autant des marchands en quête d’objets à revendre que des privés qui souhaitent s’offrir un objet de luxe à moindre prix.

Une paire de boucles d’oreilles donne lieu à un nouvel échange rythmé. Alors que le prix bloque quelques instants à 1050 francs, il finit par doubler. Une femme tient coûte que coûte à remporter la mise face au passionné d’enchères et au patron de Valorum. Elle finit par y parvenir, à coups de surenchères à 5 francs. Elle est en fait venue racheter ses propres boucles, qu’elle avait mises en gage.

Ambiance détendue

Le temps passe, les esprits fatiguent, mais l’ambiance reste bon enfant. Le commissaire-priseur fait preuve de patience face à quelques sonneries de téléphones, une porte d’entrée qui grince continuellement et des bruits de marteaux-piqueurs sporadiques.

Alors que la vente des montres bat son plein, un participant finit par exprimer un certain ras-le-bol face aux enchères qui augmentent par petits pas. «A ce rythme-là, ma femme va demander le divorce!» lâche-t-il. «Mais non, vous allez lui rapporter de beaux cadeaux», lui répond le commissaire. Eclats de rire et tension. Tout le monde semble attendre la Rolex Oyster Perpetual GMT-Master munie d’un bracelet en cuir présentée en fin de vente.

Son tour arrive, un premier prix de 400 francs est proposé. La deuxième offre bondit immédiatement à 5000 francs. C’est finalement Valorum qui la rachète pour 7000 francs. «Si elle avait eu un bracelet en acier d’origine, elle serait sans doute montée bien plus haut», confie Juan Caido.

D’un coup, la salle se vide, même s’il reste trois lots à disputer. Au total, la vente aura rapporté un peu plus de 107 000 francs, 18 000 de plus que l’estimation basse du catalogue. Juan Caido ne cache pas sa satisfaction et indique que des propriétaires se verront attribuer un bénéfice, sans en préciser l’ampleur.

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