Finance

Au cœur de la grand-messe du capitalisme à Omaha

Plus de 40 000 personnes ont participé, samedi, dans le Nebraska, au rendez-vous annuel de Berkshire Hathaway, l’entreprise du milliardaire américain Warren Buffett

Warren Buffett parle de «mardi gras», le Wall Street Journal évoque le «Woodstock du capitalisme», mais le terme le plus adapté semble celui de «pèlerinage». Ils étaient plus de 40 000 à avoir fait le déplacement à Omaha dans le Nebraska, ville perdue dans les plaines du Midwest, pour écouter religieusement la troisième fortune américaine – 82 milliards de dollars (82,3 milliards de francs) lors de l’assemblée générale de son entreprise Berkshire Hathaway.

Dès l’embarquement dans l’avion, on croise des «pèlerins». «Vous aussi, vous allez à l’assemblée générale?» demande Brett Burmeister, cadre d’une filiale immobilière de Berkshire à Chicago. A deux sièges de là, un passager lit en chinois les préceptes capitalistes de Warren Buffett.

Omaha «est» Warren Buffett

L’urgence à écouter l’icône du capitalisme est d’autant plus pressante qu’il célébrera cette année son 88e anniversaire. «On ne sait pas combien de temps il sera encore là», estime Ray Vaillant, un jeune consultant venu de Floride. Ce week-end-là, Omaha «est» Warren Buffett, avec des hôtels qui triplent leurs prix.

Le rituel commence le vendredi 4 mai, dans l’immense palais des congrès d’Omaha, par la visite de stands d’entreprises détenues par Berkshire Hathaway, qui vendent leurs produits moyennant ristourne. Ces firmes incarnent le rêve américain: Coca-Cola, les anciens chemins de fer de Santa Fe, les compagnies d’assurances du Midwest, des mobile homes. Ici, pas d’entreprise high-tech de la Silicon Valley – même si M. Buffett a fini par investir massivement dans Apple – ni de symboles de Wall Street. On est dans l’Amérique profonde.

La «Warrenmania» libère l’imagination

Vendredi, Warren Buffett est passé saluer le personnel de ses filiales. Roxana Seymore, une salariée de la compagnie d’assurances Geico, en est encore tout émoustillée: «Il m’a fait une accolade, j’espère qu’il m’a transmis un peu de sa sagesse.»

La «Warrenmania» libère l’imagination. «Mettez-vous dans les pas de Warren Buffett… en vrai», proclame l’affiche d’un magasin d’habillement: une loterie permet de gagner les chaussures portées cette année par M. Buffett lui-même – sa pointure n’est pas précisée. Buffett fait vendre du Buffett, au point qu’une de ses librairies a le culot de vendre à ses actionnaires… la collection de ses lettres aux actionnaires depuis 1965! Prix spécial de 28 dollars.

La grand-messe débute le lendemain, samedi 5 mai, à 8h30; 40 000 petits porteurs ont envahi le palais des congrès d’Omaha. Photographies, enregistrements, tout est interdit. Officiellement pour protéger le copyright de Warren Buffett, mais surtout pour créer un entre-soi. La séance commence par la projection d’un film dont Warren Buffett est le héros.

On le voit faussement martyrisé par Arnold Schwarzenegger, affrontant sur le ring une star de la boxe et puis, avec un ballon, une icône du basket. Du haut de ses 87 ans, il s’en sort par son intelligence ou son humour. Le «petit investisseur», qui habite toujours la même maison à Omaha, incarne le rêve d’une Amérique aujourd’hui si divisée. Et puis, le film se moque de ces investisseurs naïfs qui achètent au plus haut, vendent au plus bas et se font plumer par leurs compagnies d’investissement. Applaudissements du public, car, chez Berkshire Hathaway, on n’est pas de cette veine-là: on est des investisseurs intelligents, qui parient sur le long terme.

Interrogations sur l’avenir

Le moment est mûr pour faire entrer sur scène Warren Buffett, dans son éternelle veste bleue, en compagnie de son principal associé, Charles Munger, un jeune homme de 94 ans.

Warren Buffett commence par une mauvaise nouvelle – des pertes au premier trimestre à cause d’un changement comptable –, mais il revient immédiatement sur sa philosophie: les actions, meilleur investissement de long terme.

«Unes» historiques du New York Times à l’appui, il raconte comment, au pire moment de la Seconde Guerre mondiale, en mars 1942, il acheta trois actions à 40 dollars, qui triplèrent de valeur dans les années suivantes. Mais, comme l’humour est de règle, Warren Buffett confesse qu’il avait revendu ses titres dès juillet 1942, empochant un bénéfice dérisoire de 5,25 dollars. Leçon retenue, Warren Buffett aura la religion du long terme. Celui qui aurait investi 100 dollars dans Berkshire Hathaway en 1965 aurait aujourd’hui une fortune de 2,4 millions de dollars, 160 fois mieux que la Bourse.

Voilà pour le passé, mais chacun s’interroge sur l’avenir, alors que deux successeurs potentiels, Greg Abel et Ajit Jain, ont été promus, en janvier, pour diriger les activités opérationnelles. Ne travaille-t-il pas à mi-temps? «Je travaille à mi-temps depuis des décennies», répond Warren Buffett. On n’en saura pas plus. On n’en saura pas plus non plus sur l’usage des 120 milliards de dollars de cash que détient Berkshire, incapable de trouver une acquisition bon marché.

Interminable séance de questions

Dans une interminable séance de questions, Warren Buffett essaie de réconcilier républicains et démocrates, et de redonner foi en l’Amérique. Lui qui a connu 14 présidents des Etats-Unis sur 45 a chanté un hymne au pays dont le produit intérieur brut par habitant a été multiplié par six depuis sa jeunesse et qui offre un niveau de vie supérieur à celui de John Rockefeller (1839-1937), alors l’homme le plus riche du monde. Applaudissements.

En revanche, de la retenue quand on arrive aux «vrais» sujets. Interpellé sur les réductions offertes par sa compagnie d’assurances Geico aux membres de la National Rifle Association (NRA) – le lobby américain pro-armes –, trois mois après une tuerie dans un lycée de Floride, M. Buffett, qui a soutenu Hillary Clinton, en 2016, esquive: «Je ne vais pas imposer une opinion politique aux entités de Berkshire Hathaway. Et si l’on cherche quelle entreprise est pure et laquelle ne l’est pas, cela va être très difficile.» Tonnerre d’applaudissements.

Pour peaufiner l’image de l’octogénaire, qui a la réputation d’être pingre, la télévision intérieure interroge un investisseur ayant eu la chance de déjeuner, le samedi, avec le patron. Warren Buffett a généreusement laissé un pourboire de plusieurs centaines de dollars. L’icône est intacte.

Publicité