«Citius, altius, fortius.» S'il est une industrie qui s'est pleinement imprégnée de la devise olympique, c'est bien celle des technologies de l'information. «Plus vite»: l'innovation, déjà frénétique, s'accélère à un rythme exponentiel. «Plus haut»: la valeur boursière des entreprises du secteur, déjà himalayenne, vole vers de nouveaux sommets. «Plus fort»: les leaders de la branche, déjà herculéens, s'allient entre eux, allant jusqu'à fusionner avec leurs voisins des médias.

C'est au deuxième terme de la devise, «altius», que je m'intéresserai aujourd'hui. Il semble en effet qu'en matière de valorisation, la «techno» - comme on dit dans le jargon – défie les lois élémentaires de la pesanteur. Libérée du joug de la gravitation, elle ne respecte nullement les règles bassement terrestres auxquelles les autres industries sont soumises. Foin de modèles d'évaluation classiques, ratios cours/bénéfices et autres escomptes des cash-flows futurs: la «techno» échappe à toute analyse traditionnelle. Peu importe la somme à débourser, l'on se doit de s'exposer largement à ce segment du marché, dont la progression continue laisse entendre qu'elle sera perpétuelle.

Telle est la croyance qui se propage insidieusement dans l'esprit des investisseurs. La partagez-vous? Pour ma part, j'y résiste avec énergie. Non qu'intrinsèquement, les technologies de l'information ne recèleraient point l'extraordinaire potentiel qu'on leur accorde. Mais tout a un prix. Les illusionnistes qui tentent de nous convaincre du contraire me rappellent furieusement d'autres marchands de rêves… Les gourous de l'immobilier, à la fin des années 80, tenaient un discours analogue: «Certes, cher Monsieur, vous payez cette société 100 fois ses bénéfices. Mais songez seulement à ce qu'elle vaudra dans deux ou trois ans! La demande reste très soutenue.» Plus récemment, les experts ès valeurs de croissance nous prédisaient aussi que l'arbre Coca-Cola pousserait jusqu'au ciel...

De deux choses l'une. Soit la «techno», au terme d'une formidable période d'euphorie (dont la durée reste imprévisible), connaîtra une chute mémorable, pour retrouver ainsi la terre ferme. Soit les entreprises de la branche parviendront à surprendre les analystes, en publiant des résultats largement supérieurs aux attentes. Seule certitude: le décalage excessif entre cours et bénéfices sera corrigé, tôt ou tard, par l'ajustement d'un des deux paramètres. Voire des deux à la fois, lorsque les sociétés ne tiendront pas leurs promesses… Jamais il n'a été aussi risqué - et tentant! – d'investir dans la «techno»: le bug est dans le prix.

* Directeur de la recherche financière, Lombard Odier & Cie