Alan Greenspan est plutôt tendre avec les spéculateurs de la finance que nous sommes. Un peu trop même. Comme si le patron de la Banque centrale américaine faisait tout pour conforter les haussiers (baptisés «bulls» dans la ménagerie de la finance, les pessimistes étant des ours ou «bears») dans leur idée que la Bourse américaine peut monter jusqu'au ciel. Jugez plutôt.

Mardi 29 juin, 20 h 15: la Réserve fédérale (Fed) relève les taux d'intérêt de 4,75% à 5%. Ce mouvement fait craindre un tassement de la conjoncture, et par conséquent des bénéfices futurs des entreprises. A cela s'ajoute le fait que la valeur actuelle de ces mêmes bénéfices diminue lorsque les taux d'intérêt augmentent. Cette décision est donc doublement négative pour les investisseurs en Bourse. Mais pourquoi diable le Dow Jones s'est-il envolé à la nouvelle? D'une part, depuis plus d'un mois, Alan Greenspan nous y préparait à force d'allusions à peine voilées, genre «de modestes actions préventives évitent d'avoir recours par la suite à des interventions plus radicales qui pourraient déstabiliser l'économie». D'autre part et surtout, il nous annonce qu'une petite hausse d'un quart de point paraît suffisante «vu les perspectives incertaines de rééquilibrage des forces contradictoires de l'économie»: phraséologie caractéristique de A. Greenspan qui peut prêter à deux interprétations au moins.

Premièrement, le patron de la Fed est convaincu que l'économie américaine est en train de ralentir et que de nouvelles hausses des taux sont inutiles. Difficile à avaler. Certes, les variations trimestrielles de la première puissance économique du monde témoignent d'une certaine décroissance, mais un fait demeure: l'économie américaine est en pleine surchauffe, les consommateurs dépensent à tout va, et les gains réalisés sur les marchés boursiers ne sont pas étrangers à cette euphorie jamais égalée depuis trente ans.

Nous penchons plutôt pour une deuxième explication. Lorsque le Dow Jones plafonnait à 6400, A. Greenspan a décrété que les investisseurs étaient probablement atteints d'exubérance irrationnelle. Durant les 75% de hausse qui ont suivi ce diagnostic, le patron de la Fed nous a maintes fois avertis qu'une «bulle spéculative» était peut-être en train d'enfler sur Wall Street, tout en insistant lourdement sur le «peut-être». Se poser la question de l'existence d'une bulle ne peut être innocent. Par son dernier geste, la Fed nous montre qu'elle ne tient pas à la dégonfler. C'est plutôt elle qui se dégonfle.

* Responsable de la politique de placement, Banque Edouard Constant mgi@bec.ch