Traditionnellement, il n'est pas de bon ton en démocratie de subordonner le profil des responsables politiques à la tendance boursière. C'est pourtant exactement ce qui s'est passé aux Etats-Unis ces dernières années. Les indices boursiers mondiaux ont tourné au printemps 2000, au lendemain du double feu d'artifice représenté par la bulle Internet et les liquidités créées pour faire face au «bug» de l'an 2000. Le 11 septembre 2001, la baisse de la Bourse était déjà bien engagée. Que le président en place se soit alors senti obligé de prendre une série de mesures sécuritaires marquant l'exclusion sous toutes ses formes était finalement assez prévisible. Avec les résultats que l'on sait.

Vu sous cet angle, l'élection de demain se résume à une simple alternative. Soit le président en place est réélu et la poursuite de la baisse du marché boursier est inscrite dans les cartes – avec un krach financier en chemin – puisque le locataire de la Maison-Blanche incarne les émotions propres au bear market actuel (peur, exclusion, intolérance), soit la surprise est au rendez-vous; par une sorte d'optimisme viscéral, de refus de la fatalité, les Américains pressentent la taille de l'enjeu et choisissent Kerry en espérant qu'il pourra inverser la tendance.

C'est ce pari-là que viennent de défendre les grands journaux anglo-saxons (New York Times, FT, The Economist). Mais rien n'est moins sûr car les nouveaux maîtres de l'information télévisuelle américaine s'appellent notamment Fox News dont le succès, basé sur une émotion chauvine plutôt que sur la réflexion, ne se dément pas. En d'autres termes, il n'est pas certain que la société américaine, grisée par sa victoire de la Guerre froide et persuadée de son invincibilité, soit encore une société ouverte au sens développé par le grand philosophe Karl Popper; par opposition aux sociétés fermées qui connaissent toutes, à un moment ou à un autre, une dérive totalitaire.

De telles nuances, les boursiers n'en ont cure. Pour eux, c'est l'efficacité immédiate qui prime. L'ennui, c'est que l'histoire du XXe siècle nous dit le contraire. Seules les sociétés ouvertes se sont révélées capables de connaître la croissance et l'expansion sur la durée. Autant dire que l'élection de demain concerne en premier chef le monde financier. Alors, à quoi pensent tous les grands patrons des prestigieuses investment banks de Wall Street qui ont tous appelé à voter Bush? Etait-ce uniquement pour donner le change? Ou étaient-ils sérieux puisque, comme disait Lénine, les capitalistes iront jusqu'à vendre la corde avec laquelle ils seront pendus?

fgillieron@atlascg.com