L'euphorie boursière continue. Elle s'accélère même en Europe dans la perspective de la monnaie unique. Ces succès à répétition donnent des ailes au monde financier: il croit désormais que sa situation relève de son génie alors qu'elle s'apparente d'abord à de la chance.

Ce malentendu sera sans doute l'un des fils rouges de cette chronique mensuelle. Autrement dit, cela signifie que les cours de Bourse n'ont qu'une lointaine correspondance avec les conditions économiques du moment, ils relèvent d'abord et surtout de l'humeur des investisseurs, bref de la psychologie des masses. Comme les indices boursiers montent d'une façon spectaculaire depuis des années, les boursiers se trouvent sur un nuage. Mais ne confondons pas l'effet et la cause: c'est parce que les investisseurs sont euphoriques que les cours de bourse montent et non l'inverse. Car c'est pour notre confort mental, qui peut être défini comme la plus grande stabilité possible entre l'émotionnel et le rationnel, que nos cerveaux opèrent de la sorte et tronquent souvent notre perception de la réalité.

Prenons un exemple précis: Novartis. Voilà, tous les analystes sont d'accord là-dessus, une des valeurs incontournables au plan mondial dans le domaine névralgique de la santé. La société est bien gérée, bref les perspectives boursières sont réjouissantes pour citer un adjectif qui résume à lui tout seul la langue de bois en vigueur dans la profession. Mais rappelez-vous Schweizerhalle: il y a un peu plus de dix ans, il avait suffi de quelques mètres cubes de colorants dans le Rhin pour que le titre de Sandoz perde brutalement plus de 20% dans les jours qui suivirent cet accident. Plus près de nous, en octobre dernier, Wall Street suspendait ses cotations pour quelques heures. Le lendemain, le titre Novartis perdait 15% au premier échange. Avec le recul du temps, on sait que la valeur à long terme de cette société n'a pas été menacée de près, ni de loin, par ces deux événements. Et pourtant dans ces deux cas, des milliards de francs se sont envolés sans que les boursiers, qui se prétendent pourtant rationnels, n'agissent pour le moment avec discernement. Les mêmes mécanismes ne peuvent que se répéter demain à grande échelle.

La position dominante de la finance se renforcera au fur et à mesure que les indices atteindront de nouveaux sommets. Au-delà, et dès qu'une correction importante se produira, la question tant politique que philosophique du sens – du pourquoi – reviendra sur le devant de la scène. Et sur ce sujet, les boursiers sont muets, preuve en est la confusion qu'ils font entre génie et chance.

*Associé de Mestral Capital SA

à Genève