Depuis le début de la tempête financière actuelle, deux grands principes semblent guider l'action coordonnée des autorités monétaires mondiales. D'une part, le souci de garantir coûte que coûte les dépôts d'épargne privée. D'autre part, la volonté de ne pas répéter les erreurs qui ont précipité la crise des années 1930.

Certes louables, de telles intentions sont pourtant déjà sujettes à caution. Car il n'est nullement besoin d'être un grand spécialiste de la finance pour deviner que la décision du secrétaire américain au Trésor, Henry Paulson, de laisser partir en faillite le mois dernier la banque Lehman Brothers représente une faute de jugement majeure. C'est en effet à partir de là que les dominos financiers ont commencé à tomber.

Les livres d'histoire risquent d'être d'autant plus cruels avec Henry Paulson que ce dernier - en agissant de la sorte - a comme par hasard favorisé en passant ses petits copains de l'ancienne banque d'investissement qu'il dirigeait, à savoir Goldman Sachs. En comparaison, les responsables des années 1930 paraissent déjà plutôt honnêtes et responsables.

Mais dans l'immédiat, les financiers font mine de ne pas se soucier du montant de la facture de cette funeste décision d'abandonner Lehman à son sort. Pourtant il est établi que plus de 400 milliards de dollars de la dette de cette banque d'affaires sont garantis par le biais de dérivés de crédit, les fameux CDS («credit default swaps»). Et comme la dette de Lehman vaut environ 8 cents par dollar, cela signifie que les banques du monde entier devront bientôt solder - les unes en tant que créancières et les autres en tant que débitrices - plus de 350 milliards de dollars dans leurs comptes. Ce montant, qui représente un multiple des fonds propres des banques mondiales, n'est pourtant que le sommet de l'iceberg. Les montants théoriques globaux engagés actuellement dans les dérivés de crédit représentent plusieurs fois le PNB mondial.

De ces chiffres démentiels que les banques centrales devront peut être un jour mettre sous cloche voire geler, celles-ci préfèrent ne pas en parler. Logiquement, elles se soucient de protéger l'épargne privée, gage indispensable de stabilité politique. Mais c'est là que les mots prennent tout leur sens: «garantir les dépôts» ne signifie ni un libre accès en tout temps à ces mêmes dépôts, ni la protection de leur pouvoir d'achat sur la durée.