Pour appréhender à sa juste valeur le phénomène Google depuis son entrée en Bourse à l'été 2004, il fallait comprendre que l'on n'avait pas à faire à une valeur comme une autre mais bel et bien à l'un des chouchous de la cote, voire même à l'un de ces titres qui incarnent le mieux leur époque. A l'instar de Cisco et de Microsoft au sommet de la bulle Internet, à IBM dans les années 60 ou encore, beaucoup plus loin, à RCA (Radio Corporation of America) à la fin des années 20. Les Anglo-Saxons les appellent les «bell weather», terme que nous traduirons librement par valeurs cultes.

Tant que le charme prévaut, de telles sociétés semblent marcher sur l'eau. Tout leur réussit, elles paraissent invincibles. Mais lorsque le miroir se brise, quelle qu'en soit la raison, une hargne insoupçonnée surgit contre elles. Que l'on pense notamment aux procès anti-trust qui se succèdent contre la société de Bill Gates depuis quelques années.

Pour Google, le retour dans l'atmosphère terrestre a commencé la semaine dernière suite à deux nouvelles successives, à première vue sans rapport. D'une part, les chiffres trimestriels ont été pour la première fois inférieurs aux prévisions des analystes. D'autre part, le masque de la culture bondieusarde de Google («don't be evil») a volé en éclats à cause de la Chine. A la demande du gouvernement de Beijing, tous les mots qui fâchent seront désormais censurés pour les internautes chinois: bref, la négation même du mythe naissant de Google qui cumulait absence de limites et remise en cause permanente.

Donc pour une poignée de dollars, nos jeunes dirigeants géniaux se sont sentis obligés de rejouer la vieille rengaine du Paris vaut bien une messe. Avec une petite différence: conçu initialement à des fins de défense, le Net est né pour éviter des passages obligés. On se réjouit donc à l'avance de la partie de cache-cache qui se prépare avec le monde chinois.

Pour revenir à Google, rien n'a changé en apparence. Des millions d'utilisateurs quotidiens continueront à rechercher liens et mots clés. Mais à 77 fois (!!) les bénéfices 2006, Google vient de connaître sa première alerte sérieuse même si l'action bénéficie encore de ce statut particulier dont nous avons parlé plus haut. Par rapport à son sommet, l'action n'a baissé que de 15%. Elle demeure en effet soutenue à bout de bras par les grands brokers qui ne peuvent se permettre de lâcher aujourd'hui un tel titre. Reste à savoir qui des marchés financiers ou des dirigeants de Google auront la haute main sur cette valeur culte dans les mois qui viennent.

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