Il est sept heures, Genève s'éveille. D'un pas alerte, je me dirige vers la Cité. Je croise quelques lève-tôt, le nez braqué sur leurs chaussures. Soudain, mon regard est happé par une affiche. «Au centre l'humain»: sous la bannière de leur parti politique, des hommes et des femmes, aux visages avenants, m'invitent à remettre l'église au milieu du village. Comme de coutume, ma pensée dérive latéralement. En matière de gestion d'entreprise, n'est-il pas temps, également, de replacer l'être humain au cœur du débat?

Fusions et acquisitions se succèdent à un rythme effréné. «Mal nécessaire, issu de la globalisation des économies», diront certains. «Effet de mode, lié à l'ego démesuré des dirigeants», leur rétorqueront d'autres. Toujours est-il que ces opérations engendrent des «surcapacités» en personnel, d'où les vagues de suppressions d'emplois dont nous avons pris la navrante habitude.

Je me rappelle mes débuts dans le métier. Jeune analyste, j'étais enthousiaste à l'idée de contribuer au financement d'entreprises menées par des bâtisseurs créatifs, des visionnaires ambitieux, convaincus du rôle clé joué par leur personnel. Des managers confiants, à visage humain, fiers de procéder à une augmentation de capital comme d'engager de nouvelles forces vives. Pour progresser, encore et encore. Nostalgie, quand tu nous tiens…

Il semble naturel, désormais, de blâmer les sociétés qui ne rachètent pas leurs actions. Et il apparaît normal – c'est bien pire – de stigmatiser les firmes qui négligent de comprimer leur masse salariale. Quitte à attiser une concurrence malsaine entre dirigeants et/ou repreneurs potentiels: c'est à qui promettra aux actionnaires la «charrette» de licenciements la plus spectaculaire (voir l'OPA d'Olivetti sur Telecom Italia). De quoi dégoûter les collaborateurs des compagnies concernées, et donner la nausée au public, auprès de qui l'image du secteur financier se dégrade inexorablement.

Il est grand temps, oui, de réconcilier les intérêts des actionnaires et des salariés. Le capital comme le travail sont des ressources essentielles pour l'entreprise. Maximiser la rémunération des actionnaires (la «shareholder value») n'est pas un but motivant pour les collaborateurs, sauf s'ils sont eux-mêmes copropriétaires de la société. Optimiser la satisfaction des clients constitue un objectif largement plus mobilisateur. Car de cette satisfaction dépend étroitement le chiffre d'affaires, lui-même source de vie pour tous les partenaires de l'entreprise: employés, bailleurs de fonds, mais aussi fournisseurs et collectivités publiques.

*Responsable de la Recherche, Lombard Odier & Cie.