Voilà six semaines, j'évoquais en votre compagnie la façon dont nous nous comportons, comme investisseurs, selon que nous sommes confrontés à un potentiel de gain ou à un risque de perte. Nous découvrions alors qu'une perte de 1000 francs nous inflige une souffrance bien supérieure à la satisfaction que nous procure un gain du même montant. Cette allergie aux pertes explique pourquoi nous avons les yeux rivés sur le prix de revient de nos placements. A tort: en Bourse, seul l'avenir importe véritablement.

Puis, début août, nous avons pris conscience, dans notre deuxième jeu de l'été, que la chance participe largement à la réussite de nos investissements. Nous avons tendance – c'est humain – à attribuer nos succès à notre compétence alors qu'en fait, nous les devons davantage à notre bonne étoile. L'excès de confiance nous guette en permanence. Avec, pour corollaire, une prise de risque inconsidérée.

Aujourd'hui, nous achevons notre série estivale en abordant la question de la comptabilité mentale. Un troisième biais psychologique qui, comme l'allergie aux pertes et l'excès de confiance, peut nous conduire à des décisions irrationnelles.

Imaginez-vous dans la situation suivante. Vous avez payé 50 francs votre place pour une pièce de théâtre. En arrivant sur les lieux, vous vous apercevez que vous avez perdu votre ticket. Allez-vous en acheter un autre? Selon Amos Tversky, professeur à l'université de Stanford, seule une personne sur deux, dans ces circonstances, s'en offrira un second.

Modifions les données du problème. Cette fois-ci, vous n'avez pas payé votre entrée d'avance. En arrivant à la caisse, vous réalisez que vous avez égaré un billet de 50 francs. Allez-vous en extraire un autre de votre porte-monnaie pour pouvoir assister à la pièce? Très probablement oui: neuf personnes sur dix agiraient ainsi.

D'un point de vue strictement financier, les deux situations sont similaires. Pourtant, vous vivez plus durement la perte d'un ticket d'entrée que celle d'un billet de banque. Comme si votre cerveau avait créé, lors de l'acquisition du ticket, un compte «théâtre» séparé de votre compte «liquidités»: voir le premier vidé de sa substance est plus douloureux que de constater une petite diminution du second.

En tant qu'investisseur, vous êtes également soumis à ce genre de comptabilité mentale. Inconsciemment, vous tendez à segmenter votre fortune, à gérer vos placements indépendamment les uns des autres. Luttez contre cette inclination. Et gardez à l'esprit que chacune de vos décisions se doit d'être prise en fonction de son influence sur l'ensemble de votre patrimoine.

* Responsable de la Recherche Actions, Lombard Odier & Cie.