Cette fois, ça y est: en se déchirant à propos du pacte de stabilité, les Européens sont entrés dans le vif du sujet, à savoir celui des vrais choix de société. Pour simplifier, il existe désormais deux camps antagonistes en Europe. Le premier, partisan de l'orthodoxie financière, estime que le pacte est un garde-fou qui doit empêcher les Européens de vivre au-dessus de leurs moyens. Le second, qui privilégie la volonté populaire, considère que les décisions par trop rigides ne peuvent aboutir qu'à une impasse politique. En matière économique, les premiers craignent en priorité l'inflation et les autres la déflation.

En réalité, il s'agit toujours du même mal, à savoir que l'Europe est confrontée à des déficits récurrents que personne ne peut – ou ne veut – payer. Exprimée différemment, c'est l'histoire de l'ivrogne: les premiers veulent le sevrer tout de suite alors que les autres se disent qu'un petit verre de plus devrait repousser l'échéance et rendre l'atterrissage plus facile. Inutile de dire que l'ivrogne préconise la seconde solution qu'il espère faire durer le plus longtemps possible. Et lorsque ces derniers sont majoritaires, ils peuvent sérieusement affirmer que la légitimité démocratique est de leur côté.

Mais c'est là que les vicissitudes de l'histoire européenne prennent le relais. Car l'accident allemand des années 30, lorsque la défunte Reichsbank avait dû se mettre au service du pouvoir d'alors, a sapé jusqu'à ce jour le concept de légitimité populaire en la matière. La toute-puissance des bureaucrates de la Banque centrale européenne, qui ne rendent des comptes à personne, trouve là son origine. Il en va tout autrement des Etats-Unis où la Fed doit tenir compte de la volonté du plus grand nombre.

En l'état, une confrontation financière est programmée en Europe. Car chaque camp estime qu'il dispose de la légitimité nécessaire pour agir. Le fait que ces deux grands pays que sont l'Allemagne et la France glissent dans le camp des partisans de la «flexibilité» n'annonce rien de bon.

Tôt ou tard, des partisans d'une plus grande souplesse risquent de se retrouver au pouvoir dans des pays habitués à dévaluer leurs monnaies pour rester dans la course. A défaut d'infléchir la volonté des maîtres de la BCE, ils réclameront alors ni plus ni moins de sortir de la monnaie commune. Pour se convaincre que ce risque est bien réel, il suffit de traverser quelques pays de la zone euro pour constater que l'introduction de la monnaie unique a partout signifié un coût de la vie nettement plus cher; l'euro y est donc fondamentalement impopulaire. A ce titre, sa survie n'est pas encore assurée.