L'affolement boursier persiste sur les valeurs de haute technologie. «Hors de la Nouvelle Economie, point de salut» avait pourtant été la pensée unique jusqu'en février. Quelques jours plus tard, revirement général, et tous de saluer la revanche des valeurs de l'ancienne économie… Nous nous garderons de l'un et l'autre extrême, affirmant que l'ancien et le nouveau sont interdépendants, que leur destin économique mais aussi boursier est lié, et que tout investisseur se doit aujourd'hui, contre vents et marées, de conserver un juste équilibre.

Les réseaux informatiques vont bouleverser la vie économique comme les chemins de fer ou l'électricité autrefois, mais les conséquences boursières seront complexes. L'apparition de nouvelles technologies a causé par le passé l'engouement des financiers avant de se solder par des désastres. De la même manière que les révolutions politiques dévorent leurs propres enfants, l'histoire économique abonde de faillites retentissantes, dans les chemins de fer par exemple. Investissements excessifs, concurrence acharnée, erreurs de stratégie commerciale, rien ne prouve que les valeurs vedettes d'aujourd'hui en seront à l'abri. Plus important encore, les grands bénéficiaires des nouvelles technologies sont les entreprises qui les utilisent le mieux, pas nécessairement celles qui les fournissent.

La forte croissance des valeurs informatiques n'en est pas moins une réalité, en particulier aux Etats-Unis. Bien que certaines sociétés récemment fondées soient loin de gagner leur premier dollar, les bénéfices de l'ensemble du secteur progressent de 25% environ par an, surtout dans le domaine des équipements spécialisés. Le développement des réseaux est vorace: les capacités de transmission doublent tous les trois mois environ, demandant des investissements considérables. C'est «l'ancienne» économie qui supporte cet effort: si le climat se dégradait, les clients de Cisco Systems réduiraient leurs dépenses. Il est donc vital que les entreprises traditionnelles continuent à dégager des marges suffisantes. Or malgré sa croissance, l'économie américaine n'est pas un paradis: la concurrence reste acharnée, les charges financières et salariales augmentent. La réduction des coûts est une nécessité absolue, d'où le recours aux réseaux qui permettent l'élimination des intermédiaires, une meilleure gestion des stocks et une simplification logistique. L'ancienne et la Nouvelle Economie sont inséparables, et l'une ne pourra pas prospérer sans l'autre.

Cette solidarité a également des conséquences pour l'investisseur «traditionnel»: sans la contribution de l'informatique, les perspectives bénéficiaires de l'ancienne économie ne justifieraient pas des valorisations aussi élevées en comparaison des taux d'intérêt. L'écart de performance entre le Nasdaq et le Dow Jones était devenu trop important à la fin février, et sa réduction est bienvenue. Il serait faux cependant d'y voir la fin d'un rêve et la grande revanche des valeurs défensives.

Les perspectives du secteur technologique sont largement intactes, même si dans le paradis à venir, il y aura beaucoup d'appelés et peu d'élus.

* Chief Strategist, Lombard Odier & Cie.