Rien ne semblait pouvoir arrêter la hausse du marché obligataire américain durant les premières semaines de 2005, surtout pas les opinions négatives de la plupart des stratèges.

L'abondance de capitaux en recherche de rendements, les ajustements de portefeuilles (réduction des actions au profit des obligations) des caisses de pension confrontées aux nouvelles normes comptables ou encore les attentes résolument modestes en matière d'inflation constituent quelques explications de ce phénomène très particulier.

Changement de ton à mi-février, Alan Greenspan a fait part publiquement de ses états d'âme, en avouant que le niveau inhabituellement bas des taux longs représentait pour lui une énigme. Une véritable énigme, en effet, dans un contexte où la politique monétaire s'est fortement resserrée depuis juin dernier. Il a également évoqué sans ambages ses craintes à propos de la prolifération des opérations de portage (carry-trades) que sa propre politique d'argent bon marché et abondant a suscitée. Portages eux-mêmes de moins en moins porteurs à mesure que le niveau général des taux remonte et que le différentiel entre taux longs et courts s'amenuise. Dans la même veine, la Banque centrale européenne attire pour la première fois l'attention sur des excès perceptibles sur certains marchés immobiliers. Enfin, l'inflation pointe à nouveau le bout du son nez, notamment dans la zone dollar et en Asie. Tout ceci pour dire que l'euphorie dans les marchés obligataires a rapidement fait place à la réserve; la normalisation des politiques monétaires et la remontée des taux directeurs sont bien à l'ordre du jour.

Deux nouvelles plus récentes vont certainement alimenter les craintes d'un retournement à la hausse plus durable sur les taux: d'une part les commentaires inquiets des agences de notations et des spécialistes des situations de recouvrement qui fourbissent leurs armes dans l'optique de temps bientôt difficiles pour les débiteurs les plus faibles, et d'autre part les mauvais résultats de General Motors, société désormais sur le point d'entrer dans le club peu envié des «mauvais» débiteurs.

Pour l'heure, l'économie mondiale montre toujours de bons signes de robustesses et l'inflation ne remonte que modérément. Toutefois, la réduction progressive des excédents de liquidités orchestrée par les grandes banques centrales va se poursuivre, ce que les marchés obligataires sont enfin en train de remarquer. Les courbes de taux vont continuer leur ajustement à la hausse, l'aplatissement des courbes va se maintenir et les écarts («spreads») de crédit vont se reconstituer.