Dix minutes, et le starter donnera le départ. Victor, marchand de titres, s'affaire derrière son étal. Sur la gauche, quelques valeurs défensives – consommation courante, pharmacie, etc. –, destinées à la veuve et l'orphelin. Au milieu, des investissements de qualité, mais plus «sportifs», exigeant un cœur bien accroché, à l'image des technologies de l'information. Et sur la droite, certaines offres spéculatives, réservées aux initiés: situations de retournement, candidats à la fusion…

Ne manquent plus que les actions du jour, les croustillantes IPO (Initial Public Offerings), ces entreprises cotées pour la première fois et proposées aux souscripteurs à un prix d'ami. Pas étonnant qu'elles se vendent comme des petits pains!

Victor transpire à grosses gouttes. Où donc est passé son livreur d'IPO? Enfin, le fournisseur fait son apparition. Et le commerçant, fébrile, de placer l'ultime arrivage sur le devant du rayon… Il était moins une! Dans les starting-blocks, les marchands s'observent les uns les autres. La concurrence est vive, féroce. Les hard discounters mènent la vie dure aux négociants traditionnels… qui s'obstinent, contrairement aux bradeurs, à miser sur un service à valeur ajoutée.

Le conseil à la clientèle, tel a toujours été le credo de Victor. Certes, les temps changent. Révolue, l'époque à laquelle il lui était facile de passer pour un expert aux yeux de ses fidèles acheteurs. Car les investisseurs, désormais, ont largement accès aux informations financières. Et ce pour un coût dérisoire. D'où leur tentation de se passer des recommandations des spécialistes. Ce d'autant plus que les marchés boursiers – certains du moins – semblent engagés sur la voie de la hausse éternelle…

Pourtant, Victor persiste et signe. Inlassable, il continue d'allouer une bonne partie de ses ressources en temps et en argent à l'élargissement de ses connaissances. Hier, analyse-t-il, ses clients souffraient d'une pénurie d'informations, ils l'appréciaient pour ses tuyaux, ses renseignements privilégiés. Aujourd'hui, lesdits clients le boudent, croyant pouvoir se débrouiller seuls dans la jungle financière. Mais demain, noyés sous une avalanche de nouvelles et de rumeurs, ces mêmes personnes – il en est convaincu – lui reviendront, et le supplieront de les aider à trier le bon grain de l'ivraie.

C'est bien là le paradoxe d'une information pléthorique: elle requiert, pour la traiter, davantage de compétences qu'une information rare, distillée au compte-gouttes. Nul doute que l'activité de conseil – quoique en pleine mutation – a de beaux jours devant elle.

* Responsable de la Recherche, Lombard Odier & Cie.