La femme vit par le sentiment, d'après Balzac. Selon une croyance très répandue, c'est plutôt l'absence de sentiment qui ferait vivre les spéculateurs de la Bourse. Il en va ainsi de ces faramineux gains boursiers que les actionnaires réaliseraient sur le dos des travailleurs grâce aux fusions d'entreprises, synonymes de restructurations très lucratives. Les exemples infirmant ce mythe ne manquent pourtant pas. Ainsi, le cours de l'UBS est aujourd'hui en dessous du niveau atteint avant la fusion avec la SBS en décembre 1997, alors que le Credit Suisse a lui, progressé de 40% depuis lors. Plus récemment, l'annonce faite par Procter & Gamble de racheter Warner Lambert a été lourdement sanctionnée par la Bourse, contraignant le fabricant de couches-culottes à revoir son désir de diversification. D'autres exemples, telles les mésaventures de Clariant, montrent que les analystes financiers ne se laissent pas impressionner par les mirifiques gains synergiques annoncés par les fusionneurs de tout poil.

Ce qui est vrai sur le plan des entreprises l'est a fortiori au niveau macroéconomique: ce ne sont pas les licenciements qui font le bonheur des investisseurs, mais bien la croissance économique. En témoigne le fait que la Bourse américaine est au plus haut alors que le taux de chômage est à son plancher de ces trente dernières années, et que les pertes d'emplois massives qu'a connues le Japon depuis 1989 ont été sanctionnées par des contre-performances boursières spectaculaires. Il existe un parallélisme frappant entre, d'une part, l'écart de performances entre les actions et les obligations et d'autre part, le cycle économique mondial. Durant les phases de reprise conjoncturelle comme celle que nous vivons aujourd'hui, les actions surperforment les obligations. En revanche, lorsque le climat économique est à la morosité, la performance des obligations dépasse celle des actions. Les actions pour la reprise, les obligations pour la crise: tel est le message de l'analyse macroéconomique.

Dénués de sentiment, les passionnés de la Bourse? Détrompez-vous. Le baromètre des sentiments est très prisé. Conscients du fait qu'il en va des cycles boursiers comme d'un balancier entre la peur et la cupidité, les investisseurs les plus malins sont ceux qui achètent quand tout le monde a peur pour revendre lorsque l'euphorie domine. Les mesures de sentiments indiquent actuellement un engouement record pour les actions, en particulier des secteurs de la technologie et des télécoms. Plus personne ne veut des obligations ou des valeurs financières, qui l'une comme l'autre connaissent pourtant des évaluations très attrayantes. A bon entendeur... courage!

* Responsable de la stratégie de placement Banque Edouard Constant S.A. mgi@bec.ch