Le 24 avril dernier, en commentant la nomination de Peter Kurer, nouveau président du conseil d'administration de l'UBS, la plupart des observateurs ont souligné sa froideur apparente. Technocrate, rigide, sans émotion, a-t-on pu entendre ou lire çä et là. Et si UBS avait fait fausse route en élisant cet impassible juriste pour redresser la banque et améliorer, entre autres, sa gestion des risques?

C'est du moins ce que l'on pourrait penser en lisant la récente étude* de Peter Bossaerts, professeur en ingénierie financière à l'EPFL et auteur principal d'une recherche sur le rôle des neurones dans l'apprentissage du risque: «Une banque ne devrait pas hésiter à engager des collaborateurs émotionnels car ils ont une meilleure perception du risque», lance-t-il.

Intérêt majeur

En effet, en observant les mécanismes neurobiologiques et les réactions du cerveau en situation de prises de décision rapides, les auteurs ont identifié une corrélation entre l'activation de certains neurones dans l'un des lobes du cerveau et des erreurs mathématiques de prévision du risque. La localisation des neurones qui encodent ces erreurs suggère un lien entre la prévision du risque et les émotions. «Autrement dit, nous avons trouvé l'endroit où siège la perception du risque, résume Peter Bossaerts. Et c'est la même partie du cerveau qui s'occupe de toute l'information concernant les sentiments émotionnels.» Dont la peur, qui incite à la prudence.

Ces conclusions préfigurent la fin de l'homo economicus car, contrairement aux convictions héritées du cartésianisme, l'émotion serait un élément constitutif de la rationalité, et dont l'utilité serait de mesurer le risque dans l'environnement. «Nous pensions que seule la rationalité permettait de prendre les bonnes décisions, commente Peter Bossaerts. Si c'était vrai, pourquoi l'homme serait-il resté émotionnel? Pourquoi aurait-il conservé une aptitude qui ne lui sert à rien? L'évolution aurait dû favoriser les gens peu doués d'émotions. Or c'est le contraire qui se produit. Les êtres humains éprouvent de plus en plus de sentiments.»

Cette étude possède un intérêt majeur pour l'économie et, surtout, la finance. Elle ouvre la voie aux procédures nécessaires à une gestion optimale du risque. «Si nous arrivons à comprendre exactement comment les individus réagissent à une nouvelle information, nous saurons également comment les comportements individuels influencent les prix sur les marchés financiers, relève Tony Berrada, professeur assistant en finance à HEC Genève. Cela nous permettra de mieux contrôler l'information pour éviter les débordements, ainsi que de façonner le cadre réglementaire de manière optimale.» Marc Bürki, le CEO de Swissquote, est particulièrement intéressé par les perspectives qu'ouvre ce type de recherche. «La définition du risque est très difficile à établir, indique-t-il. Une étude comme celle de l'EPFL nous aide à mieux le cerner.» La banque en ligne a pour principe d'aider ses clients à prendre leurs décisions eux-mêmes. Pour que chacun d'entre eux dispose d'un élément concret, rationnel, sur lequel s'appuyer quand il prend ses décisions, son conseiller chez Swissquote symbolise son risque par un chiffre indiquant la perte maximum qu'il peut subir, avec une probabilité de 95%. Ce chiffre évolue au fil des jours.

Sentiments contradictoires

Swissquote a également établi un comparatif afin que les investisseurs puissent se situer les uns par rapport aux autres. «Cependant, la bourse est constituée de sentiments contradictoires qui varient énormément d'un individu à l'autre. Le fait qu'il y ait au même moment des vendeurs et des acheteurs en est bien la preuve», explique-t-il. Pour Marc Bürki, la vérité réside dans un mélange subtil entre les deux: «C'est l'émotion qui vous fait réagir, qui vous rend créatif. Mais elle doit être canalisée et dosée par la rationalité. C'est indispensable pour évoluer dans la complexité de plus en plus grande du monde.»

Autre élément mis en lumière par Peter Bossaerts et son équipe, d'échecs en expériences, le cerveau apprend à mieux mesurer le risque. «Il utilise un algorithme qui réduit la marge d'erreur au fil du temps», explique le professeur de l'EPFL. Cette découverte confirme ce que l'on observe sur les marchés financiers. «L'investisseur modifie son style d'investissement après le premier échec en bourse, un échec salutaire, renchérit Marc Bürki. Gagner sur une longue période est dangereux. On se sent invulnérable et on prend des risques inconsidérés. C'est sans doute ce qui s'est produit avec Jérôme Kerviel.»

La recherche n'en est qu'à ses débuts. «L'algorithme produit par le cerveau en situation de risque est-il adapté à la complexité du monde moderne ou est-il toujours destiné à chasser des animaux dans la forêt? Nous devons encore le déterminer», sourit Peter Bossaerts. Voilà qui ouvre des perspectives prometteuses.

*«Human insula activation reflects risk prediction errors as well as risk», Kerstin Preuschoff, Steven R. Quartz and Peter Bossaerts, «The Journal of Neurosciences», 12 mars 2008.