La répression financière bat son plein. Ce phénomène est défini comme l’ensemble des pressions par lesquelles, à la suite d’un endettement excessif, une redistribution se produit au détriment des épargnants et au profit des débiteurs souverains et des banques. L’épargnant obtient alors des conditions moins favorables qu’en vertu des seules lois du marché. Telle est la définition employée par Michael Ferber et Michael Rasch, journalistes à la NZZ, dans la nouvelle édition de leur ouvrage («Die (un) heimliche Enteignung», NZZ, 2016).

L’intervention la plus évidente aujourd’hui est celle des rendements négatifs sur les obligations souveraines. L’épargnant doit alors verser une rémunération à l’État pour acheter sa dette. Vendredi, le rendement à 10 ans des obligations de la Confédération est de -0,15%. La répression financière comprend aussi, selon Tobias Straumann, professeur à l’université de Zurich, les différentes formes d’étatisation indirecte des banques, à travers diverses garanties, les restrictions à la circulation des capitaux et aux liquidités, les hausses d’impôts.

Une spoliation de plusieurs décennies

Le mot, selon Wikilibéral, a été inventé par Edward S. Shaw et Ronald Mc Kinnon en 1973. Les mesures de répression financière ne sont nouvelles. Les plus nombreuses remontent à l’Allemagne nazie, aux pays socialistes et aux Etats-Unis lors de la crise des années 1930. La dernière phase, qui s’est prolongée de 1945 à 1980, a été longuement décrite par Carmen Reinhart et Belen Sbrancia (The liquidation of government debt, NBER, 2011). Aux Etats-Unis, entre 1945 et 1980, le taux d’intérêt réel sur le marché monétaire américain (Tbill) était négatif de 1,6%. Et le taux d’imposition marginal est passé d’un peu plus de 20% dans les années 1920 à 90% durant les années 1940, avant de ne descendre à 70% que dans les années 1960, puis 30% avec Ronald Reagan.

Dans l’histoire, les phases de spoliation de l’épargnant ne sont pas exceptionnelles, mais plutôt la norme, selon Carmen Reinhart et Kenneth Rogoff (Cette fois, c’est différent; huit siècles de folies financières, Pearson, 2010).

Les restrictions au cash

Les exemples de restrictions se multiplient actuellement, y compris en Suisse. A la Banque Migros, le client ne peut désormais plus retirer des billets que dans une succursale sur quatre. Et il ne peut le faire qu’à partir de 10 000 francs dans les endroits sans guichet (sans commission mais avec une requête écrite deux jours auparavant), selon la Basler Zeitung. Le porte-parole confirme, avant d’ajouter que des dispositions sont prévues pour les personnes âgées ou handicapées. Ce type de restrictions touche d’innombrables autres instituts, grands ou petits. L’argumentation est généralement fondée sur l’efficacité économique du point de vue de la banque.

La guerre contre le cash, motivée par la lutte contre la corruption, qui s’est traduite en Inde par le retrait de grosses coupures, appartient aussi à la répression financière.

L’actuelle correction des taux d’intérêt et la reprise économique peuvent-elles conduire à la fin de la répression financière? «Elle n’est pas près de s’éteindre», affirmait le 3 novembre l’historien Tobias Straumann, à l’occasion d’une présentation organisée par Kedge Capital. Pour ce professeur d’économie de l’université de Zurich, «les périodes de répression financière durent plusieurs décennies et non pas quelques années. La phase actuelle durera encore longtemps». Il est vrai que la dette ne donne aucun signe de diminution. L’historien estime toutefois que les formes de répression peuvent changer. «On abandonnera certaines mesures pour en introduire d’autres», dit-il.

Inflation ou déflation

Michael Ferber ne croit pas non plus à la fin du processus. «Différents scénarios sont possibles à la suite de la crise de la dette. Par exemple des tendances déflationnistes (faible croissance, fragilité des banques et hausse de la dette), plusieurs pays européens prenant la voie suivie par le Japon depuis les années 1990». Le journaliste de la NZZ pense que l’inflation pourrait aussi se reprendre ces prochaines années. Le sujet est actuellement discuté dans le cadre de l’élection de Donald Trump. «Les deux scénarios conduisent à une diminution de bien-être pour les citoyens», résume Michael Ferber.

La déflation pénalise les institutions de prévoyance et conduit à une baisse des rentes. L’inflation réduirait la pression sur les caisses de pension, mais les retraites seraient, à son avis, mangées par le renchérissement. La crise financière débouchera donc en partie sur «une spoliation du citoyen», à moins que la croissance économique ne permette de sortir de l’ornière.

Rester investis sur les marchés

En fait, si Tobias Straumann parle de répression si les taux réels sont bas, Michael Ferber l’évoque si les taux d’intérêt réels, donc après inflation, sont négatifs. Pour ce dernier, il faut également prendre garde avec la définition de l’inflation. Si les prix à la consommation restent négatifs, ceux des actifs financiers, comme l’immobilier et les actions, se sont fortement appréciés ces dernières années. Cette «inflation des prix financiers» a pour effet de rendre impossible l’accès à la propriété du logement pour de nombreuses familles. Pour l’essayiste, la répression financière se poursuivra ces prochaines années à travers de nouvelles mesures contre l’argent liquide. «La solution à la crise de la dette est encore très éloignée. La spoliation se poursuivra dans la plus grande discrétion», fait-il valoir.

L’épargnant peut réagir à ces mesures en restant investi sur les marchés financiers. Michael Ferber rappelle que le rendement annuel réel entre 1900 et 2015 s’est élevé à 4,5% pour les actions suisses et 2,4% pour les obligations à long terme. Il a été de 5,5% en dollars pour les actions mondiales. On notera que le rendement a été négatif pour les obligations allemandes et autrichiennes à cause de l’hyperinflation de 1923.


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