Entreprise

Coming out au travail: la prudence, encore

Parler de son homosexualité dans le monde professionnel n’est pas anodin, même si les entreprises se montrent toujours plus ouvertes à la question. Pour venir à bout des discriminations, un label a été créé pour certifier les employeurs inclusifs

«Avant de faire mon coming out pour la première fois au travail, j’ai eu un moment d’anxiété, mon cœur battait plus fort. Je sais qu’on peut encore être mal jugé.» Julien, enseignant de 27 ans, a parlé de son homosexualité à ses collègues, pour qui cela n’a rien changé.

Mais avec ses élèves, cela ne va pas de soi: Julien n’a pas encore franchi le pas. Il prévoit de le faire dans quelques années, avec le soutien de sa direction. «C’est aussi une façon de faire changer les mentalités. Cela permettrait de montrer aux élèves qui se posent des questions qu’ils ne sont pas seuls. Mais je m’attends aussi à des remarques négatives.»

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Comme Julien, Paola Bellia, 28 ans, a vu son homosexualité bien acceptée au travail. Elle occupe un poste de cadre au sein de la Fondation 1893 qui octroie les bourses de l’Ecole hôtelière de Lausanne. Mais si ses propres collègues se sont avérés ouverts, elle observe souvent un décalage entre le discours officiel et la réalité. «Aujourd’hui, bien souvent, les règlements d’entreprise stipulent que tout le monde est le bienvenu, mais ce peut être une façade. Le regard de certains demeure différent à cause de ça. Beaucoup de mes amis ne sont pas à l’aise de se dire homosexuels, de peur de compromettre leur travail ou leur position.»

Du mobbing à cause de l’orientation sexuelle

Faire son coming out au travail en Suisse est aujourd’hui courant: lors d’une étude suisse réalisée en 2014 par l’Institut des études genre de l’Université de Genève et la Fédération genevoise des associations LGBT, 14,5% des interrogés ont déclaré qu’au bureau personne n’était au courant de leur orientation sexuelle.

Mais les discriminations existent encore. Marc*, 37 ans, est responsable des ressources humaines dans une entreprise suisse. Lors d’un précédent poste dans une banque privée, son orientation sexuelle n’a pas convenu à sa cheffe. «Elle m’a empêché d’évoluer et a donné des postes à d’autres moins qualifiés mais hétérosexuels, elle a essayé de me pousser à la faute et a demandé à mes collègues de ne plus aller manger avec moi, raconte-t-il. J’ai compris en apprenant qu’elle avait fait la même chose avec une autre personne homosexuelle.»

Aujourd’hui, bien souvent, les règlements d’entreprise stipulent que tout le monde est le bienvenu, mais ce peut être une façade

Paola Bellia, cadre au sein de la Fondation 1893

Alors, comment rendre les entreprises plus inclusives? L’association pour dirigeants gays Network et le réseau pour femmes lesbiennes professionnellement engagées WyberNet ont créé le Label LGBTI Suisse pour encourager les entreprises inclusives. Il a été remis pour la première fois en 2019 à des entreprises de l’autre côté de la Sarine, dont Credit Suisse.

En 2020, le label sera attribué aussi en Suisse romande. «Trop peu de personnes sont «outées» sur leur lieu de travail, estime Yann Lavenu, responsable de la commission monde du travail chez Network. Nous voulons les encourager à le faire et ainsi améliorer leurs performances parce qu’elles n’auront plus à se cacher, mais aussi pour montrer l’exemple et faire voir que nous sommes parfaitement intégrés.»

Une question d’image?

Pour obtenir le label, il faut répondre à des questions telles que: «Votre entreprise a-t-elle développé au cours des douze derniers mois des mesures ou projets nouveaux sur le thème LGBTI?» ou: «Des enquêtes anonymes ont-elles été menées au sujet de la satisfaction des collaborateurs et portant également sur la discrimination sur le lieu de travail?»

Si la démarche est louable, elle comporte un risque. Les entreprises pourraient chercher à obtenir le label pour une seule question d’image. Yann Lavenu réagit: «C’est un risque qui est avéré. C’est la raison pour laquelle nous demandons aussi de joindre au questionnaire des preuves. Et aucune des entreprises avec lesquelles nous avons travaillé à ce jour ne l’a fait pour l’image. Ce serait contre-productif et cela s’ébruiterait très rapidement.»

Certaines entreprises ont leurs propres méthodes pour sensibiliser: créer des structures LGBTI à l’interne, à l’image de La Poste. Avec le soutien de la direction du groupe, des collaborateurs ont fondé en 2014 le réseau Rainbow au sein de l’entreprise. Son but: donner une voix aux collaborateurs LGBTI et réaliser des projets de soutien.

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Le réseau agit notamment sur des questions d’image. «Parmi nos actions, nous mettons à disposition des images de couples homosexuels pour nos brochures et nos présentations internes ainsi que pour des annonces externes, expose Simon Graf, employé de La Poste et coprésident du réseau interne Rainbow. Mais le groupe intervient aussi sur d’autres plans: «Nous formons apprentis, recruteurs et autres employés à dépasser leurs préjugés. Nous allons aussi chaque année aux Gay Prides de Suisse en tant que groupe LGBTI de La Poste.»

«C’était une information comme être blond ou brun»

La sensibilisation au travail, une forme d’action que ne soutient pas Thomas*, 28 ans, cadre dans les ressources humaines. «Il n’y a pas de place au bureau pour du militantisme. Un jour, au travail, on m’a demandé si j’étais en couple, j’ai répondu que j’étais fiancé à un homme. C’était une information comme être blond ou brun, rien de plus. Mais je pense qu’être efféminé, ce qui n’est pas mon cas, influence la perception des gens, ainsi que le milieu dans lequel on travaille.»

Et en 2019, l’homophobie se manifeste de façon moins évidente qu’à travers un règlement d’entreprise peu inclusif ou des insultes frontales. Environ 70% des personnes homosexuelles interrogées ont été témoins de formes de discrimination, sans qu’elles leur soient directement adressées, mais dans le cadre d’un climat de travail homophobe ou transphobe, selon l’étude «Etre LBGT au travail». 

Bernard*, 40 ans, est directeur d’une entreprise de joaillerie en Suisse. Si à son poste actuel, son orientation sexuelle ne fait pas de différence, lors de son dernier poste en France, il se souvient avoir entendu une collègue qui venait d’accoucher dire que «si son fils était pédé, ça allait être un problème». Sans que la remarque soit dirigée contre lui, elle instaurait évidemment pour Bernard un climat très peu propice à faire son coming out.


*Prénoms d’emprunt.

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