La Commission de la concurrence (Comco) ouvre une enquête approfondie contre ETA SA, fabrique d'ébauches de Swatch Group, pour savoir si ses pratiques sur le marché des montres mécaniques violent la loi sur les cartels. En août dernier, ETA annonçait son intention de cesser progressivement d'ici à fin 2005 toute livraison d'ébauches aux «termineurs» qui les complètent pour vendre des mouvements finis à différentes marques.

Saisie par plusieurs plaintes des entreprises concernées, la Comco a agi rapidement, déléguant jusqu'à trois collaborateurs à plein temps pour entendre une cinquantaine de personnes au cours de l'enquête préliminaire. Celle-ci a duré quatre semaines alors que de telles démarches prennent généralement trois à six fois plus de temps. La raison est la menace directe et immédiate pesant sur des dizaines de places de travail chez les «termineurs» suite à la mesure d'ETA. Miguel Garcia, directeur de Sellita Watch, un des principaux, confirme que la décision urgeait: «Sans l'intervention de la commission, nous aurions dû licencier soixante employés à fin octobre, alors que nous avons beaucoup de travail pour les mois à venir. L'enquête de la Comco protège notre entreprise à court terme.»

Cette protection doit être encore confirmée par des mesures provisionnelles qui pourraient par exemple interdire à ETA de diminuer ses livraisons d'ébauches pendant les mois que durera l'enquête approfondie. La Comco dira «dans quelques jours» si elle exige de telles mesures, précise son vice-directeur Patrick Krauskopf. «Il existe plus que des indices de position dominante», ajoute-t-il. A partir de là, le refus d'entretenir des relations commerciales avec certains partenaires est une des pratiques considérées comme illicites par l'article 7 de la loi sur les cartels, sauf s'il est justifié par des «raisons légitimes».

Dans ses prises de position, le patron de Swatch Group Nicolas Hayek affirme que la prolifération de contrefaçons équipées de mouvements venant des «termineurs» l'incite à mieux maîtriser la chaîne de production de montres mécaniques. Il lui appartiendra de prouver que tel est bien le cas. De leur côté, les entreprises visées par ces reproches n'excluent pas une plainte pénale pour diffamation.

Le conflit qui secoue le monde horloger est donc entré dans sa phase aiguë. Tout se passe comme si les premières plaintes adressées à la Comco avaient délié les langues dans un milieu connu pour son goût du secret. D'après les informations du Temps, un certain nombre d'entreprises auraient spontanément contacté la commission pour remplir son questionnaire, démarche impensable il y a quelques mois à peine. D'autres restent sceptiques sur l'issue du bras de fer. «Le patron de Swatch Group a trop de soutiens politiques, c'est Hayek-Land. J'attends de voir», déclare le directeur d'une grande marque.

Au-delà de l'enquête, la question de fond reste de savoir comment l'horlogerie suisse arrivera à se libérer de la situation de dépendance à l'égard de Swatch Group dans laquelle elle s'est laissée enfermer. Nicolas Hayek ne se prive pas de le rappeler: «La bataille sur les ébauches que nous refusons de livrer, c'est pour obliger entre autres une petite partie de l'industrie à prendre le risque de les produire elle-même! Ce sont des pièces que tout le monde peut faire avec quelques machines. […] Mais nos partenaires ne veulent pas prendre de risques», déclarait-il au Temps il y a quelques jours.

Hayek, sauveur des horlogers malgré eux? Cette version des faits est loin de convaincre tout le monde, notamment pas Christian Viros, ex-président du secteur montres et joaillerie du groupe LVMH. Il présidait auparavant Tag Heuer et, à ce titre, a vécu les pressions de Swatch Group: «On a cessé en quelques mois de livrer pour notre chronographe Carrera un mouvement Lémania que nous achetions depuis cinq ans. Dans un autre cas, les prix ont été augmentés sans raison de 50 à 100%», se souvient Christian Viros, qui conteste aussi le monopole de créativité et goût du risque que s'attribue Nicolas Hayek: «Il se prend pour le Moïse de l'horlogerie en oubliant de dire que souvent, ETA a réussi grâce aux idées et commandes que lui apportaient ses partenaires.» L'enquête de la Comco, dirigée pour l'instant contre ETA, pourrait s'étendre à Swatch Group si les indices le justifient.