Les Italiens tiennent à garder le contrôle de la manne pétrolière libyenne. Surtout au moment où la levée des sanctions, qui devrait être effective dans trois mois, amène Tripoli à multiplier les signes pour encourager les compagnies pétrolières étrangères à investir en Libye (lire Le Temps des 6 et 7 avril 1999). Sitôt la décision des Nations unies connue, Lamberto Dini, ministre italien des Affaires étrangères, s'est engouffré le 7 avril dernier dans un avion à destination de Tripoli pour rencontrer le colonel Kadhafi. L'enjeu pour le géant italien ENI, premier groupe pétrolier transalpin, est de taille: à elle seule, cette compagnie produit 230 000 barils par jour (bpj) de pétrole libyen, ce qui représente 16% de la production d'or noir du pays africain. L'ENI aimerait aussi relancer un projet de gazoduc sous-marin, capable d'acheminer d'immenses quantités de gaz vers l'Italie.

De leur côté, les Libyens multiplient les signes conciliants à l'encontre des grandes compagnies pétrolières, y compris américaines. En mars dernier, le responsable libyen du pétrole, Abdalla El-Badri a précisé avoir déjà eu des contacts avec les groupes américains pour qu'ils retournent en Libye. La semaine prochaine à Genève, au cours d'un colloque intitulé «Investissements pétroliers et gaziers en Libye», Abdalla El-Badri et son collègue Abdulhafiz Zleitni, responsable du commerce et de l'industrie, devraient répéter à quel point les compagnies étrangères sont bienvenues pour exploiter le pétrole libyen. A côté d'autres personnalités libyennes, comme Hammouda El-Aswad, président de la NOC-National Oil Corporation, le camp des firmes pétrolières sera aussi bien garni.

A côté du groupe britannique Lasmo, sponsor du colloque genevois, se presseront des représentants de l'incontournable ENI, de l'américain Conoco (qui était présent en Libye), du groupe helvético-suédois Lundin Oil, du géant espagnol Repsol et d'un nouveau venu qui entend se tailler une part du marché, le norvégien Saga Petroleum.

«Elephant» et «North Scorpion»

Une brochette d'experts complétera le tableau. Toutes ces «huiles» du secteur disserteront notamment, dans les salles et salons de l'Hôtel Intercontinental, des conséquences de l'ouverture du marché libyen. Les représentants libyens devraient notamment insister sur les bas coûts de production qui existent en Libye.

L'industrie pétrolière libyenne a un urgent besoin de moderniser ses équipements liés à son industrie pétrolière et gazière, qui lui assure l'essentiel de ses revenus (environ un tiers de son PIB).

Selon l'hebdomadaire Pétrostratégies, la capacité de production libyenne, qui atteignait plus de 3,4 millions de barils par jour (mbj) dans les années 1970, était retombée à moins de 1,5 million suite à l'entrée en vigueur des sanctions. L'ouverture du marché pourrait à nouveau doper la production, jusqu'aux alentours de 1,8 mbj voire, grâce à une modernisation des équipements, à 2,2 mbj.

De quoi exciter les convoitises. Installé sur place depuis 1959, l'ENI n'entend pas être délogé si facilement. L'an dernier, la firme italienne a annoncé le percement d'un important puits du gisement «Elephant», l'un des plus prometteurs du pays. Les réserves de ce gisement pourraient s'élever à 561 millions de barils. Cette opération se déroule avec l'aide d'un consortium coréen et du groupe britannique Lasmo plc, qui exploite de son côté le gisement au nom poétique «North Scorpion».

Signe qui ne trompe pas quant à ses visées sur le pétrole libyen, le patron du groupe Lasmo a récemment refusé d'indiquer aux autorités américaines les détails de sa présence en Libye. De son côté, Lundin Oil, qui exploite le champ dénommé «En Naga North», a annoncé au début de cette année une estimation d'extraction supérieure à 3300 bpj.

Autre acteur important, le groupe allemand Veba. Plus d'un tiers des 20 milliards de deutsche mark que cette entreprise retire de ses activités pétrolières provient d'Afrique du Nord. Selon Pétrostratégies, Veba est le quatrième plus important producteur en Libye, derrière la NOC, l'ENI et l'espagnol Repsol.

Selon un fin connaisseur de l'industrie pétrolière libyenne, «les Italiens resteront très forts en Libye mais les compagnies américaines, malgré les apparences, seront très bien accueillies». Quant à l'impact de l'ouverture du marché libyen sur le prix du brut, il est égal, à ce stade, à une goutte d'eau dans une mer de pétrole.