Analyse

Les comparaisons de salaires minimaux sont périlleuses

La valeur du travail reste une notion mal comprise. L’exigence d’un salaire minimum légal traduit à merveille la confusion qui règne à ce sujet. Les différences de systèmes de SMIC entre les pays et l’abondance de la recherche montrent que les effets négatifs de cet instrument ne se limitent pas aux employés peu qualifiés. En France, même les contribuables en sont victimes

Les comparaisons de salaires minimaux sont périlleuses

Analyse

Des journalistes dénoncent fréquemment la faible valeur boursière d’entreprises de plusieurs milliers de salariés. ­Pourquoi PubliGroupe et ses 1565 employés ne vaut que 320 millions de francs et une start-up comme Leonteq et ses 291 collaborateurs plus du triple? Au XXIe siècle, véhiculée par les syndicats telle qu’elle s’exprime à travers l’idée de salaire minimal «juste», l’image de la valeur du travail reste associée à la théorie du travail de Karl Marx. Pour l’idole des socialistes, la valeur de la production est déterminée par la quantité de travail nécessaire à sa fabrication. L’employeur réaliserait un profit uniquement en vertu de la seule possession de l’entreprise. ­Il vivrait sur le dos des autres. Les caricatures de patrons à leur bureau fumant le cigare et les pieds sur la table reprennent allégrement cette vision anachronique, ironise Richard Ebeling1, professeur à l’Université North­wood, dans une étude sur le sophisme du salaire minimum.

L’économiste Carl Menger (1840-1921) a démontré que la valeur n’existe que de façon subjective en fonction de l’utilité personnelle et du degré d’importance accordé par une personne. «Il n’y a donc pas de valeur minimale «objective» inhérente au travail. Un employeur embauche des travailleurs parce qu’il attribue une valeur à leur assistance dans la production d’un bien qu’il pense pouvoir vendre», fait-il valoir. Il est donc absurde que l’Etat fixe un salaire minimum. Le niveau choisi et le système adopté peuvent poser d’autres problèmes.

Les Prix Nobel Vernon Smith, Edward Prescott, Eugene Fama, Robert Lucas et 500 autres économistes, dont Arthur Laffer (courbe de Laffer en fiscalité) et John B. Taylor (règle de Tailor de politique monétaire), ont signé une lettre s’opposant à une hausse du salaire minimum américain à 10,10 dollars par décret.

En Europe, Angela Merkel a pourtant cédé et introduit un salaire minimum à 8,50 euros dès 2015. L’événement a le mérite d’engendrer une floraison de recherches économiques. Sept pays européens n’ont pas (encore) introduit un salaire minimum obligatoire (Allemagne (à partir de 2015), Autriche, Chypre, Danemark, Finlande, Italie et Suède). Leur taux de chômage moyen s’élève à 7,9%, contre 11,8% dans les autres 21 pays, a observé le professeur Steve Hanke, dans Globe Asia. L’écart entre les deux catégories de pays se répète chaque année depuis 2004 et il s’est accru sensiblement depuis 2008. Pour les moins de 25 ans, la différence est encore plus forte: un taux de chômage de 27,7% avec salaire minimum et de19,5% sans lui. Il ne suffit pas d’exprimer ses exigences sous la bannière de la justice sociale pour qu’une proposition soit économiquement sensée. Milton Friedman définissait le salaire minimum comme une loi qui rend illégal pour un employeur l’engagement d’une personne peu qualifiée.

Si les effets du salaire minimum diffèrent d’un pays à l’autre, c’est aussi en raison d’une mise en œuvre et de conditions très variables. Les comparaisons de salaires minimaux sont donc périlleuses. Le montant est important, mais il ne peut être le seul critère.

La France a choisi un salaire minimum qui étend le cercle des victimes aux contribuables, selon une étude du CESifo2. Le SMIC, l’un des plus hauts d’Europe, à 9,43 euros (11,40 francs), est combiné à une subvention qui, depuis 2005, représente 26% du salaire. L’entreprise reçoit de l’Etat 2,45 euros par employé payé au SMIC. Les salaires supérieurs à cette limite sont aussi subventionnés, mais le transfert de l’Etat est réduit de façon linéaire. A 12,26 euros de salaire horaire, la subvention s’élève à 1,26 euro. Ce n’est qu’à partir de 1,6 fois le SMIC, à 15,09 euros, que la subvention disparaît. Le fardeau fiscal annuel du SMIC a été évalué à 22,3 milliards d’euros par l’Agence centrale des organismes de sécurité sociale.

Non seulement il est quasi impossible de supprimer le salaire minimum une fois qu’il est mis en œuvre, mais son niveau tend à augmenter plus vite que l’inflation. En France, en douze ans, il a été relevé de 41,4%, si bien que la hausse réelle de 12,5% a dépassé celle des salaires réels (11,2%). Il concerne une frange importante de la population active (7,7% du secteur privé et 21,4% des employés à temps partiel). Notamment les jeunes: en 2010, 29,6% des moins de 25 ans étaient au SMIC et 39,3% des jeunes employés à temps partiel. Dès lors, le taux de chômage des jeunes est trois fois plus élevé en France qu’en Allemagne.

L’Angleterre a un système plus flexible, moins contrôlé, et le salaire minimum est plus bas, l’équivalent de 9,30 francs de l’heure, et même de 7,40 francs pour les jeunes de 18 à 20 ans et 5,49 francs en dessous de 18 ans. Il n’est pas subventionné et seuls 5% des actifs sont concernés par son niveau. Enfin, les entreprises ne sont pas incitées à respecter le niveau légal. Il n’y a que 5000 inspections par an. Une entreprise ne court le risque d’une visite que tous les 320 ans.

Les innombrables études d’économistes concluent que l’effet négatif du salaire minimum dépend du niveau choisi et du nombre de personnes concernées. En général, chaque relèvement de 10% du salaire minimum mène à une baisse de l’emploi des jeunes de 1 à 3%. En termes économiques, on parle d’une élasticité du salaire minimum de – 0,1 à – 0,3%. En Alle­magne, le «SMIC Merkel» à 8,50 euros touchera 14% des actifs, selon le CESifo, et même 20,4% dans l’ex-Allemagne de l’Est. L’institut munichois craint la perte de 900 000 emplois, y compris les temps partiels de retraités et d’étudiants. Sans ces derniers, elle serait de 340 000 équivalents plein-temps (EPT).

L’écart entre le salaire médian (autant de salariés au-dessus et en dessous du montant) et le SMIC est un bon indicateur de son impact sur la distribution des revenus. Cet écart, appelé indice «Kaitz», est de 38% aux Etats-Unis, de 48% au Royaume-Uni et serait de 66,9% en Suisse.

Le scandale du salaire minimum à 4000 francs, reflet des errements posthumes de la pensée de Karl Marx, mérite d’être dénoncé.

1. «L’Incroyable Sophisme du salaire minimum légal», Richard Ebeling, Institut Libéral, 2014.

2. «Der flächendeckende Mindestlohn», Andreas Knabe, Ronnie Schöb, Marcel Thum, CESifo, 2014.

La France a choisi un salaire minimum qui étend le cercle des victimes aux contribuables

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