«Le compte à rebours», effrayant auquel François de Closets nous rend attentif, c'est celui qui va conduire le Front national au gouvernement français, si l'on ne parvient pas à l'interrompre. Mais au-delà de l'essai politique, son ouvrage traite de multiples dysfonctionnements sur le marché du travail. A l'origine du succès grandissant de l'extrême droite, il y a la précarité, donc le chômage. C'est à ce cancer de la société qu'il s'attaque, en définissant clairement les aberrations du système.

Le Temps: Qu'est-ce qui vous confirme que la montée du Front national est directement liée au problème de l'emploi?

François de Closets: Lors de la dernière élection présidentielle, la plus grande part des voix recueillies par Le Pen était celles des chômeurs. Ce sont aussi les personnes qui ont le moins de formation. Cette France précaire est un immense réservoir de votes pour l'extrême droite, comme pour l'extrême gauche. Les gens qui n'ont plus aucune sécurité vivent aussi dans la peur de l'extérieur. Le FN leur dit qu'il va les protéger contre le capitalisme mondial et fermer les frontières aux travailleurs immigrés.

– Que faut-il faire pour stopper ce compte à rebours?

– Il est urgent de cerner les problèmes qui nourrissent le FN, plutôt que de se limiter à une analyse idéologique. Il faut surtout s'attaquer réellement au chômage. Cela implique un énorme effort de solidarité nationale, qui demande à tous les citoyens, selon leur revenu, d'assumer la sécurité sociale des moins payés. De cette manière, le coût du travail non qualifié sera moindre pour l'employeur, qui sera plus enclin à créer des emplois.

– Qu'est-ce qui décourage actuellement les employeurs de maintenir ces bas emplois?

– A un employé engagé au SMIC (ndlr: salaire minimum), l'employeur doit verser des charges sociales qui augmentent le coût de ce poste de travail de 50 à 60%, ce qui est dissuasif. C'est ainsi que la France a nourri l'obsession, depuis vingt ans, d'éliminer le travail non qualifié, en développant l'automation, en particulier dans les stations-service, les hôtels, les restaurants, les commerces. C'est une monstruosité.

– Comment remédier à ce dysfonctionnement?

– Si l'on prend l'exemple des Etats-Unis, on constate qu'ils ont créé une multitude d'emplois, justement dans les domaines où la France les supprime. Si nous avions fait comme eux, nous aurions un nombre de chômeurs réduit de moitié. L'Amérique a laissé jouer les règles du marché: les personnes les plus qualifiées ont touché de plus en plus, les moins qualifiées de moins en moins. Pourquoi aurait-elle supprimé des postes de travail si bon marché, quand l'homme coûte moins cher que la machine?

– Est-ce un modèle à suivre?

– Pas totalement. Les Etats-Unis se retrouvent avec un taux de chômage très bas, mais avec des gens qui, tout en travaillant, ont à peine de quoi vivre. Ce que je veux dire, c'est qu'il faut s'en inspirer, et faisant en sorte que le coût du travail pour l'employeur soit aussi bas qu'en Amérique, mais que le travailleur soit payé comme en France.

Pour cela, il faut que les charges sociales soient assumées par la solidarité nationale. Mais une vraie solidarité, pas une imposture! Il faut arrêter de dire à ceux qui ont un emploi: vous allez travailler moins, il sera interdit de vous licencier, on va augmenter vos salaires, limiter les importations. De cette manière, on donne plus à ceux qui ont, sous prétexte d'être solidaires avec ceux qui n'ont pas. De qui se moque-t-on?

– Avez-vous conscience que c'est une idée difficile à faire partager?

– Evidemment. Mais il faut faire la différence entre les personnes physiques et les personnes morales. Moi je dis: paix au profit, guerre aux profiteurs. Il faut laisser les entreprises générer des profits et ensuite voir ce que l'on récupère, en particulier à travers les impôts.

– Vous ne semblez pas croire à d'autres moyens de réduire le chômage, tels que le partage du travail, ou une diminution de sa durée hebdomadaire…

– Cela dépend. Dans le cas de 35 heures, payées 35 heures, pour être solidaire avec les chômeurs, et créer des emplois, cela pourrait être favorable. Mais on nous parle déjà de ces 35 heures comme d'une légitime revendication des travailleurs, et, de plus, des 35 heures qui seraient payées 39 heures! Au mieux, ça ne créera pas d'emplois, et au pire ça en détruira. Je suis pour le partage, bien sûr, mais pour le vrai, c'est-à-dire le partage du revenu.

– Vous citez quelques pays en exemple. Y a-t-il des remèdes, efficaces au chômage?

– Il n'y a pas un modèle absolu, mais des idées à reprendre un peu partout. La Hollande, par exemple, a très bien su distinguer d'un côté la logique économique et de l'autre la logique sociale. Elle facilite le fonctionnement de la machine économique, afin qu'elle génère les plus gros profits, selon les règles du capitalisme, et elle va au secours des plus malheureux.

C'est cela qu'il faut faire, jouer à fond le jeu du capitalisme mais le corriger immédiatement par un système de solidarité qui soit uniquement au service des plus faibles. C'est ça la vraie solidarité!