Un strict confinement, suivi d’une large ouverture, vaut-il mieux que la voie du milieu choisie par le Conseil fédéral? Cette option radicale fait débat en Allemagne, où une pétition lancée par des militants de gauche a déjà récolté 68 000 signatures, dont certaines suisses. Soutenu par des experts scientifiques, le mouvement ZeroCovid estime qu’une fermeture stricte et courte dans toute l’Europe permettrait de reprendre, ensuite, une vie normale.

En Suisse? Pour Julien Riou, épidémiologiste de l’Université de Berne, l’idée a du sens car elle pourrait permettre de reprendre le contrôle. «En coupant la chaîne de transmission pendant deux à trois semaines, le nombre de cas diminuerait. Ceux-ci sont actuellement trop nombreux pour que le traçage puisse fonctionner.»

«On perd à tous les niveaux»

Selon lui, les demi-mesures actuelles qui durent des mois sont un aveu d’échec, alors que certains pays plus stricts, comme la Nouvelle-Zélande, peuvent se relâcher. Les lobbys, juge-t-il, se sont tiré une balle dans le pied en luttant contre les restrictions: «En laissant pourrir la situation, on perd à tous les niveaux.»

Lire aussi: Un nouveau mouvement germanique prône un confinement complet mais bref

En automne dernier, alors que la deuxième vague se matérialisait, un collectif d’une quarantaine d’économistes provenant de toutes les universités de Suisse avait signé un appel à un confinement qui devait s’accompagner d’un important soutien budgétaire. Pour eux, dissocier la protection de la santé de celle de l’économie n’a aucun sens. «Aujourd’hui, le choix est entre une profonde récession, des hôpitaux débordés et de nombreux décès évitables avec les politiques actuelles, et une profonde récession avec moins de décès et un système de santé gérable avec un second confinement», affirmaient-ils alors.

Signataire de cet appel, Daniel Kaufmann est plus prudent quant à la proposition venant d’Allemagne, car il doute qu’on puisse éradiquer le virus sans une vaccination efficace et immédiate. Mais ce professeur assistant d’économie à l’Université de Neuchâtel soutient qu’une action sanitaire rapide est moins coûteuse pour l’économie que de laisser le virus circuler. «Le relâchement et la sous-estimation de la situation en automne ont fait que les mesures qui ont finalement dû être prises sont plus sévères et donc plus coûteuses aussi pour l’économie.»

Lire aussi: Contrôler la pandémie pour sauver l’économie

Ce n’est pas que cette voie du milieu lui convienne. Mais, à choisir, Hans-Ulrich Bigler préfère cette option qu’un confinement strict. «On ne sait toujours pas où se trouvent les principaux foyers d’infection, regrette le directeur de l’Union suisse des arts et métiers (USAM). C’est pour cela que la stratégie du Conseil fédéral manque de cohérence.» En attendant que les vaccins se généralisent, il continue de prôner un traçage des contacts plus étendu et efficace, ainsi qu’un recours plus massif aux tests.

L’idée allemande «serait difficile à mettre en place, ajoute Stéphanie Ruegsegger, directrice de la politique générale de la Fédération des entreprises romandes (FER) à Genève. Les entreprises ont déjà beaucoup souffert, et il y a un ras-le-bol dans la population. Je ne suis pas sûre que de telles mesures seraient acceptées et suivies.» Elle concède toutefois qu’il vaudrait mieux «un arrêt complet de quinze jours», plutôt que les allers-retours actuels. «Mais il faudrait une garantie que le virus ne reparte pas.»

Comme la grêle

Cristina Gaggini, la directrice romande d’Economiesuisse, se montre très sceptique: «Cette proposition arrive comme la grêle après les vendanges. Pour gérer la pandémie, il s’agit d’accélérer les vaccinations et de procéder à des tests à large échelle, aussi auprès des personnes asymptomatiques.»

Inutile de dire que la faîtière «n’entre pas en matière sur une proposition aussi extrême, poursuit Cristina Gaggini. Son efficacité est très discutable. Rien ne prouve que les entreprises sont des foyers. Elles ont investi d’importants moyens pour des mesures de protection, y compris en pratiquant le télétravail.» Selon elle, les effets d’une stratégie ZeroCovid «sur l’économie, l’emploi, l’approvisionnement du pays et le moral de la population seraient dramatiques».

«Un effondrement.» C’est également ce que craint le porte-parole de l’Union syndicale suisse (USS), Benoît Gaillard. «Nous avons pris l’habitude de ne pas nous prononcer sur la pertinence des mesures, mais de nous limiter aux moyens qui doivent les accompagner.» Cela ne l’empêche pas de penser que le scénario d’un confinement strict «serait un immense défi. Les aides devraient arriver de manière beaucoup plus rapide.» Ce, alors qu’aujourd’hui déjà, «les autorités ont des difficultés à verser efficacement les aides adéquates…»