* Pneumologie et médecine interne, ancien vice-président de la Ligue pulmonaire suisse, membre du groupe tabac de la Société suisse de pneumologie ** Conseiller financier

Nous notons, avec l’avènement des réseaux sociaux, un trend vers plus de transparence. Aux Etats-Unis, dès le 30 septembre 2014, les patients pourront savoir si leur médecin a reçu des avantages de la part des fabricants de médicaments. En Suisse, il faudra attendre 2016, et la participation des pharmas ne sera que volontaire. Comme pour le financement des partis politiques – totalement occulte dans notre pays –, qui sont des faiseurs d’opinions, un effort sérieux de transparence est indispensable à la pérennité du système libéral et à notre démocratie. Nous ne saurons préserver la libre concurrence, la liberté d’entreprendre et la liberté de contracter sans ce prérequis.

Le public perçoit les conflits d’intérêts des politiciens, lorsque ceux-ci défendent manifestement l’avantage particulier de leur prochaine réélection ou des lobbys plutôt que le bien de la res publica. Cependant, des conflits d’intérêts se cachent partout avec des conséquences bien plus larges que le scandale provoqué par une découverte inopinée. L’univers de la santé est particulièrement riche en intérêts bien loin de ceux déclarés. Exemples d’actualité:

Au printemps 2013, le cardiologue Hiroaki Matsubara a dû démissionner de son poste universitaire à Kyoto, car il avait faussé les essais concernant une indication secondaire d’un médicament de Novartis. L’étude avait été utilisée pour la prolongation de vie du brevet, arrivant à échéance. L’étude «prouvait» la supériorité du Diovan face à d’autres médicaments préventifs contre les accidents vasculaires cérébraux. L’enquête mit au jour 34 falsifications (LT du 23.07.2013). La faute du chercheur détourne l’attention de l’énorme pression qu’exercent les firmes sur la corporation médicale en général. En effet, plusieurs multinationales pharmaceutiques sont soupçonnées d’avoir corrompu systématiquement les médecins en Chine (LT du 17.08.2013).

L’instrumentalisation de professionnels par des «études indépendantes» est d’autant plus efficace si eux-mêmes n’en sont pas conscients. C’était le cas pour les restaurateurs, qui prétendaient perdre 30% de leur revenu à cause des interdictions de fumer. Orchestré par les cigarettiers d’abord en Californie, ce fait est documenté par le Fogel’s Testimony devant le Conseil de la Ville de New York: «En 1988, une des premières interdictions de fumer fut instaurée à Beverly Hills. Cette loi fut révoquée cinq mois plus tard suite au lobbying de l’association des restaurateurs… J’étais le président de cette association. Il n’existait pas d’association de restaurateurs avant l’interdiction de fumer. Nous avons été organisés par l’industrie du tabac [qui] nous a aidés à payer la plainte légale contre B. H. […] L’industrie prétendait que les restaurateurs […] pendant les cinq mois de l’interdiction, auraient perdu 30% en recettes. Des chiffres officiels, cependant, montraient une légère croissance des chiffres d’affaires.» Les restaurateurs suisses ont répandu, soutenus par des médias peu curieux, jusqu’en 2012 une désinformation similaire. Ils étaient aidés par Philip Morris, qui avait organisé en 1994 un congrès international des restaurateurs à Hong­kong, et qui se vantait de sa collaboration avec GastroSuisse pour avoir réussi à faire adopter, l’année suivante, une résolution à son avantage par l’assemblée générale des restaurateurs.

La récente émission de la RTS, 39.6°, et l’article de L’Illustré (13.11.2013) sur la cigarette électronique amènent à réfléchir sur l’indépendance des experts en santé publique. Rares sont les faits établis concernant cet engin, qui ressemble à une cigarette, qui permet d’inhaler des essences, entre autres la nicotine, et dont certains prétendent qu’il les aide à fumer moins. Il est vrai qu’une aide supplémentaire serait la bienvenue pour les fumeurs qui peinent à arrêter. Vue par la lorgnette «pharmacologique» de l’arrêt du tabagisme, l’étude de la cigarette électronique a sa place. Mais certaines publications médicales proposent la libéralisation totale de l’engin: s’il se confirme que «vapoter» (inhaler la vapeur produite par les liquides de l’e-cigarette) permet d’administrer efficacement la nicotine, l’e-cigarette deviendrait, selon eux, un concurrent sérieux au tabac, dont la consommation globale diminuerait!

Cette vision est en conflit frontal avec la prévention du tabagisme: si, en Suisse, la proportion des fumeurs stagne à 27%, ce chiffre cache la proportion des 14-16 ans fumeurs, qui, elle, augmente. Les efforts de prévention sont donc vains, précisément là où l’investissement produirait l’effet à long terme le plus durable. L’inefficacité de la prévention en Suisse (si on compare avec l’Australie, où seule 15% de la population fume) s’explique car les mesures structurelles ici n’ont jamais visé la dénormalisation de la consommation du tabac. Des lois laxistes concernant la publicité/le sponsoring et une loi fédérale alibi de protection contre la fumée passive aident efficacement le message du contexte audiovisuel-publicitaire: «Fumer est banal.»

La lorgnette «pharmacologique» est donc manifestement insuffisante pour réglementer dans l’intérêt général ce «bien» de consommation «cigarette électronique». Les professionnels risquent de se faire instrumentaliser, comme c’était déjà le cas avec la cigarette «légère» et la toxicité de la fumée passive. Car l’engin s’oppose à la dénormalisation de la fumée. Elle sert de «drogue du débutant» et elle sème la confusion par rapport à l’interdiction de fumer dans les lieux publics. Pour preuve: les multinationales BAT, Philip Morris et autres, ont déjà acheté des marques de cigarettes électroniques. Il serait paradoxal qu’elles le fassent pour rendre les clients indépendants de leurs produits ou pour cannibaliser leur propre premier marché, celui du tabac.

La convention-cadre sur la prévention du tabagisme de l’OMS exhorte les Etats et les sociétés civiles à tenir compte des multinationales à l’origine du problème, qui sabotent les efforts pour le réduire. Les organisations de santé gagneraient en crédibilité par une position commune parfaitement transparente sur les intérêts des cigarettiers dans ce marché. Et les médias seraient bien inspirés de servir la transparence par une communication complète des enjeux. Autrement, ils se feront, par naïveté ou méconnaissance de la matière, complices d’excellentes actions de promotion pour une industrie dont l’intérêt général n’a jamais été une considération.

L’instrumentalisation de professionnels par des «études indépendantes» est d’autant plus efficace si eux-mêmes n’en sont pas conscients