Alan Greenspan nous a déçus. C'est le signal qu'ont continué à donner les marchés mercredi au lendemain de la baisse d'un demi-point par la Réserve fédérale américaine (lire Le Temps de mardi). Tandis que les indices américains persévéraient dans leur trend baissier, les résultats n'étaient pas brillants à la clôture sur le Vieux Continent. Le CAC 40 a failli passer sous les 5000 points (-2,23% à 5023,76 points). Le SMI, lui, n'a pas hésité à casser le seuil des 7000 points (-1,45% à 6965,20 points). Parmi les plus fortes baisses, notons les places de Stockholm (-3,42%) et de Madrid (-3,44%).

Beaucoup avaient espéré que la décision de la Fed constituerait le point d'inflexion sur les marchés. Qu'une action énergique (-75 points de base) de la banque centrale mettrait un terme au plongeon interminable des indices. Or, pour l'instant, il n'en est rien. Face à cette débandade tant en Europe qu'aux Etats-Unis, les analystes et les investisseurs ne savent plus vraiment que penser. La confusion la plus totale règne. Prudents dans l'ensemble, leur mot d'ordre est: «Le cash est roi.» Pourtant, un nombre croissant de professionnels veut croire que l'horizon s'éclaircira cette année encore. Et qu'au vu des niveaux d'évaluation actuels, il pourrait tout bientôt être temps de revenir sur le marché des actions – mais ne le disait-on pas déjà en début d'année? Mais entre ceux qui estiment que les valeurs défensives sont aujourd'hui trop chères et ceux qui rejettent encore la Nouvelle Economie qui manque de visibilité, il n'est pas aisé de se faire une religion. Cette difficulté à s'accorder sur des secteurs constitue la preuve d'un certain désarroi dans le monde de la finance. Quelle est l'appréciation de ce dernier sur les autres grandes questions clés du moment?

U, V, W, L, M: quel scénario pour l'économie américaine?

Depuis qu'Alan Greenspan a popularisé le scénario en forme de V – baisse et redémarrage rapide de l'économie américaine – toutes les lettres de l'alphabet sont sur la bouche des investisseurs: U – baisse de l'activité suivie d'une reprise plus longue qui se concrétiserait en 2002 –, W – scénario en V en deux temps –, L – long essoufflement à l'image du Japon –, voire M – récession mondiale qui partirait des Etats-Unis et du Japon et qui frapperait ensuite l'Europe. Les économistes tablent généralement sur un mouvement en forme de U. Les marchés, eux, donnent l'impression de spéculer sur une longue récession. Les nombreux profits warnings des sociétés focalisent en effet davantage l'attention des brokers de Wall Street que les nouvelles macro-économiques qui sont pourtant moins catastrophiques qu'on ne pouvait le craindre à la fin de l'année dernière. Le chômage reste à un niveau très bas, les créations d'emploi et les salaires progressent et les consommateurs gardent relativement confiance. Toute la question consiste à savoir si la chute des investissements des compagnies, provoquée par la hausse des taux d'intérêt, va altérer ou non les dépenses des Américains.

Quel sera l'impact du ralentissement américain sur l'économie européenne?

Les économistes interrogés sont relativement optimistes. Peut-être parce que c'est leur métier. Certes, l'essoufflement de l'activité américaine aura des répercussions sur l'économie européenne. Mais comme le souligne Andreas Höfert, responsable de la recherche économique suisse à UBS, non seulement les Européens investissent moins dans la Bourse que les Américains, mais de surcroît les exportations nettes de la zone euro vers le reste du monde ne représentent que 15 à 20% de son PIB. D'autres observateurs relèvent aussi la forte demande intérieure européenne, la confiance des consommateurs ainsi que les gains en productivité qui devraient bientôt se réaliser en Europe, en raison de l'accroissement récent des investissements technologiques. La croissance du PIB, de 3,4% en 2000, ralentira néanmoins à 2,5% en 2001. Elle devrait ensuite remonter à 2,8% en 2002, selon les estimations de UBS. Légèrement plus optimiste, le Credit Suisse mise sur une croissance moyenne dans l'Euroland de 2,7% en 2001. Davantage que de véritable ralentissement, on préfère parler d'un certain «refroidissement». Sauf si, de l'avis de certains, la Banque centrale européenne (BCE) persistait dans sa politique monétaire.

La Banque centrale européenne commet-elle une nouvelle erreur?

Les avis divergent sur l'importance de la baisse des taux à venir. Certains observateurs envisagent deux baisses de 25 points de base, d'autres une seule en raison des craintes toujours présentes d'une poussée inflationniste. Celle-ci s'affichait à 2,6% en début d'année. S'il est un facteur qui différencie la BCE de la Fed, c'est bien cette obsession de l'inflation. Alors que la BCE ne supportera pas le moindre excès inflationniste, la Fed concentre en revanche toute son énergie sur la croissance économique. La prochaine réunion du G7 en avril relancera peut-être le débat à ce sujet. Alors que les défenseurs d'une politique de croissance pousseront la BCE à changer de stratégie, celle-ci voudra sans doute présenter une politique monétaire crédible. Dans le milieu des économistes, le débat a déjà lieu. Nombre d'entre eux critiquent ouvertement la BCE de ne pas baisser les taux maintenant. En persévérant à voir des menaces inflationnistes dans une Europe entourée de pays (et pas des moindres: les Etats-Unis et le Japon) enfoncés dans la déprime, elle prend le risque inutile, jugent ces observateurs, de prétériter la croissance. Ce n'est pas pour rien que de grandes maisons américaines comme Merrill Lynch reviennent sur les actions américaines au détriment des titres européens.

Qu'en est-il de la Suisse?

Le pays ne s'en sort pas trop mal jusqu'à présent. Le dernier baromètre conjoncturel du KOF indiquait en février un ralentissement continu de la croissance du PIB au premier semestre 2001. Les responsables de l'institut prévoient une stabilisation de la croissance économique au cours des deux prochaines années. Ils s'attendent en conséquence à un léger relâchement de la politique monétaire au deuxième semestre de cette année. En revanche, dans l'enquête menée par le Secrétariat à l'économie en janvier (SECO), les ménages privés se sont exprimés de manière plus optimiste qu'en octobre 2000 concernant la situation financière pour les douze prochains mois. UBS envisage pour cette année une croissance du PIB de 2,2% en 2001 et de 2% en 2002 (contre une estimation comprise entre 2,9% et 3,2% en 2000). Ces chiffres pourraient être revus à la baisse si la croissance européenne s'avérait moins bonne que prévu en raison du ralentissement aux Etats-Unis et au Japon. Plus optimiste, Anja Hochberg du Credit Suisse mise sur une croissance de 2,5% en 2002 grâce à une reprise des exportations nettes. L'économiste prévoit un niveau de 8400 points pour le SMI au cours des douze prochains mois. Celui-ci avoisine actuellement les 7000. Plus conservateurs, les experts de la Banque Vontobel à Zurich misent sur une croissance de 10% de l'indice au cours de la même période.