La porte du marché irakien est grande ouverte pour Nestlé. Le géant local de l'agroalimentaire et des produits laitiers Al Bunnia Frères n'attend qu'un signe de la multinationale de Vevey pour reprendre le partenariat abandonné après la guerre du Golfe et l'instauration des sanctions onusiennes. «Nous produisions avant 1991 les chocolats Nestlé sous licence en Irak. Nous sommes prêts à recommencer», confirme à Bagdad Mahmood Bunnia, l'un des directeurs de cette holding familiale présente, en Irak, dans presque tous les secteurs de l'économie.

Née dans les années 1930 et devenue un géant du négoce et de l'agroalimentaire au Moyen-Orient, Bunnia Frères est entre autre titulaire pour plusieurs pays de la région – via sa filiale de Dubai, aux Emirats – des concessions Mercedes, BMW, Caterpillar et Scania. Mais en Irak, l'une de ses premières activités est le secteur laitier et chocolatier. Le groupe possède une vingtaine d'usines et de laiteries dans le pays. Il fabrique, sous des noms arabisés à même consonance, les imitations locales des barres chocolatées Mars et Bounty, interdit d'importation en Irak sous l'embargo.

L'invitation faite à Nestlé n'est pas de pure forme. Dans son bureau – le N°18 – du siège de la société sur l'avenue Kerrada à Bagdad, Mahmood Bunnia parle déjà chiffres, conditions et… concurrence. «Compte tenu de la nouvelle situation politique, je m'attends à avoir très vite des offres de groupes agroalimentaires américains ou britanniques. Dans un tout autre domaine, le pétrole et la construction, nous avons déjà signé plusieurs contrats avec le groupe Bechtel, mandaté par l'autorité provisoire de la coalition, pour la remise sur pied des infrastructures. Plus vite Nestlé sera de retour, mieux ce sera.»

Le marché irakien, bien que convalescent, s'annonce en effet prometteur. Ses 22 millions d'habitants en font un des premiers du Moyen-Orient. S'y ajoutent les 4 millions d'Irakiens de la diaspora. L'abandon de la gestion étatique de l'économie, telle qu'elle se pratiquait sous Saddam Hussein avant même l'embargo, est aussi riche d'opportunités en joint-venture: «Ce que je dis pour Nestlé vaut aussi pour Danone dont nous importions avant la guerre du Golfe les eaux d'Evian, poursuit Mahmood Bunnia. Ici, les consommateurs en sont restés aux années 1980. Ils veulent les produits qu'ils avaient l'habitude d'acheter à l'époque.»

L'état de chaos financier de l'économie irakienne ne doit pas être un obstacle, selon Mahmood Bunnia. «Nos filiales en Jordanie et à Dubai sont à même de régler toutes ces questions.» Le groupe Bunnia possède par ailleurs une banque en Irak et n'exclut pas des partenariats avec des institutions financières helvétiques dans le domaine de la banque ou de l'assurance. L'appel lancé vaut d'ailleurs, selon ses dirigeants, pour toutes les entreprises suisses intéressées: «Passer par nous est un excellent moyen de contourner le favoritisme de la coalition pour les entreprises américaines ou anglaises. A travers nous, les produits suisses deviennent irakiens, donc acceptables pour la nouvelle autorité», sourit Mahmood Bunnia. L'un de ses frères, Mustapha, a rencontré pour cela le chef du bureau de liaison suisse à Bagdad, Martin Aeschbacher. Quand à l'entregent politique du groupe, il n'est plus à prouver: à Bagdad, l'une des plus imposantes mosquées construites ces vingt dernières années l'a été par la famille Bunnia, juste en face du Musée national.