Avant la crise financière asiatique, le marché du travail coréen était caractérisé par une expansion rapide de l'emploi, des taux d'activité croissants et un faible chômage. Le rapport emploi-population équivalait à la moyenne de l'OCDE, tandis que le taux de chômage de 2% était le plus faible de la zone. La crise financière de 1997 est venue assombrir ce tableau. En changeant la donne, elle a forcé les chaebols – ces grands conglomérats coréens qui produisent de grands bateaux comme des petits trains – à se restructurer.

La force de ces empires tenait au niveau élevé de participation interne, c'est-à-dire à la fortune et aux avoirs de la famille fondatrice, ce qui permettait aux propriétaires-dirigeants de garder les rênes de leur groupe et de faire appel, lorsque du capital frais était nécessaire, au financement par l'emprunt. Hyundai, par exemple, avait encore en décembre 1998 un taux d'endettement par rapport à sa capitalisation (debt-to-equity ratio) de 374%! Les performances économiques de ces dernières années étaient ainsi étroitement liées à la croissance de la dette des entreprises et aux surcapacités de production. Bon nombre d'emplois étaient alors sous perfusion. Depuis le coup de tonnerre de l'été 1997, les chaebols doivent réduire la dette et amener leur ratio à moins de 200%. Conséquence directe, le nombre de sans-emploi a quadruplé. La semaine de travail est de 5 jours et demi, les journées de labeur sont plus longues et les congés payés sont plus rares. Avec une moyenne de 2500 heures par an, la durée annuelle du travail est supérieure de 40% à celle de la Suisse et de plus de 25% à celles des Etats-Unis et du Japon. Une légère décrue a permis de stabiliser le taux de chômage à 8,7% en avril 1999. Mais la méthode de calcul adoptée par l'Office national de statistique coréen ne fait pas l'unanimité. Une partie des séquelles de cette crise échappe à la statistique. En effet, si les chiffres officiels font état d'un tassement du chômage, une enquête de la caisse de pension montre une figure bien plus contrastée. Selon cette étude, la Corée à un taux de chômage qui avoisine les 13% car, contrairement aux standards de l'OCDE, elle ne comptabilise pas les employés qui sont, en travaillant moins de 17 heures par semaine, victimes de chômage partiel et ceux qui, par dépit, cessent toute recherche d'emploi. Mais la particularité de la Corée tient plus à son organisation familiale qu'à ses indicateurs économiques. La très forte division du travail dans les ménages coréens est à l'origine de la rigidité du marché de l'emploi. Les tâches domestiques, par exemple, sont assurées exclusivement par les femmes. Le plus souvent, seul l'emploi du mari permet à la cellule familiale d'avoir une source de revenu. Le risque de chômage n'étant pas diversifié au sein du ménage, la perte de l'emploi affecte donc l'ensemble de la famille. L'inexistence d'un filet social et la difficulté que rencontrent les femmes sur le marché du travail dans une société patriarcale rendent cette situation plus douloureuse. Aujourd'hui, l'abandon des études des enfants par manque de financement est chose courante.

Faible emploi rémunéré des femmes

Ce modèle traditionnel de la cellule organisée autour du «chef de famille», et dépendant de son seul revenu, est à l'origine de nombreuses disparités. L'inégalité des sexes face à l'emploi en est une. Les statistiques sont claires, seule une femme sur deux a un emploi rémunéré. Le plus souvent à temps partiel. En plus de ce taux d'activité très faible, leur carrière est souvent interrompue à la naissance d'un enfant. Le parapluie de lois qui protège et qui assure les Coréennes pendant leur maternité est bien petit. Avec la restructuration des grands conglomérats et leur démantèlement, cette protection devient totalement inefficace. Et les cas de figure sont nombreux. Selon The Korea Herald *, une grande entreprise dans la banlieue de Séoul a annoncé que les femmes qui prendraient un congé pour leur accouchement seraient licenciées. Dans une autre branche, une firme du secteur de l'électronique de Pusan, dans le sud de la Corée, a tenu compte de l'état civil des employées dans ses plans de réorganisation du personnel. Mais le secteur privé n'est pas le seul à pratiquer la discrimination entre les sexes. Les interventions de l'Etat contribuent aussi à cette inégalité. Les 300 000 emplois publics créés ces derniers mois pour endiguer une partie du chômage ont été donnés en très grande majorité à des hommes. Pour reprendre Georges Orwell, sur le marché du travail coréen, les hommes sont bien plus égaux que les femmes.

* The Korea Herald, 27/04/99.