Le commerce de luxe n'aime guère pratiquer des soldes trop ostentatoires. Les joailliers encore moins. Une grande enseigne à Zurich, qui affiche ses prix en devises américaines, a pourtant décidé de faire fi de cette élégante discrétion en vantant noir sur blanc sur sa vitrine les avantages du dollar faible. Ce type de démarche n'est pas surprenant si l'on se réfère aux chiffres du commerce extérieur, publiés mercredi par l'Administration fédérale des douanes. Durant le premier semestre 2003, tant les exportations que les importations dans l'horlogerie-bijouterie-joaillerie se sont effondrées (voir le tableau).

Il est vrai que ces statistiques sont difficilement interprétables à l'état brut. C'est pourquoi les économistes, comme Janwillem Acket de Julius Bär, les retravaillent pour mieux dégager les tendances (voir ci-contre). En outre, elles demeurent très sensibles à des phénomènes purement conjoncturels. Dans le secteur de l'horlogerie-bijouterie par exemple, elles ont fortement réagi à l'épidémie de pneumopathie qui a sévi en Asie du Sud-Est et qui a pénalisé les transports de marchandises, relativise ainsi le chef économiste de la banque zurichoise. Mais on ne saurait nier que la crise économique et la baisse du tourisme asiatique et américain affectent particulièrement ce secteur hautement cyclique.

Par contre, tous nos interlocuteurs ne mettent pas le recul du commerce des produits chimiques (qui incluent la pharmaceutique) sur le compte de la récession. Certes, pour l'industrie chimique pure, note un analyste, exposée aux cycles économiques et à la concurrence asiatique, l'affaire est entendue. Par contre, la baisse de la valeur nominale des exportations de médicaments s'explique d'autant moins aisément qu'une partie de la production des multinationales helvétiques est délocalisée et ne figure donc pas toujours dans les statistiques. Le secteur a également pu subir des pressions sur les prix ou des effets de change désavantageux lorsqu'un médicament est commercialisé en dollars, relève Jean-Pierre Béguelin, économiste chez Pictet & Cie. Il ne s'agit pas d'une catastrophe, tranche Janwillem Acket.

«Demande trop faible»

Ce qui l'inquiète davantage, c'est la baisse significative de la demande helvétique de biens d'équipement étrangers (-8,2% en valeur nominale, -2,6% en valeur réelle). «La Suisse présente un excédent commercial de 3,1 milliards de francs, relève Janwillem Acket, mais il ne faut pas s'en réjouir. C'était déjà le cas lorsque la croissance était nulle, entre 1991 et 1997. Dans un pays qui ne produit pas suffisamment pour satisfaire les besoins internes, cela traduit une demande trop faible.» Selon Heinz Baumann, expert à l'Administration fédérale des douanes, la chute des importations représente en quelque sorte l'ultime signal d'une crise économique: «Lorsque la conjoncture s'effrite, les exportations, qui dépendent de l'état des pays étrangers, accusent le coup en premier. Les importations, elles, continuent de progresser tant que les consommateurs conservent le moral.» Si l'on en croit donc les statistiques, les Suisses ont perdu le moral il y a déjà un an et demi, lorsque les entrées de biens ont commencé à diminuer dans le pays, et plus encore durant le deuxième trimestre 2003. Pour l'expert fédéral, la voiture constitue un bon indicateur du moral des ménages qui aiment à en changer régulièrement. Or, depuis plusieurs mois, les importations régressent.

A l'exception des instruments de précision, des denrées alimentaires (+37% pour les exportations de chocolat!), boissons, tabacs et matières plastiques, les exportations ont également souffert. L'affaiblissement du franc contre l'euro n'a pas réussi à compenser la faiblesse de la demande de la zone euro, de l'Allemagne en particulier, dont on reçoit un franc sur cinq. Quant à l'érosion du dollar, elle a influencé négativement les exportations, non seulement vers les Etats-Unis mais aussi vers les pays asiatiques liés au dollar.

Pour le reste de l'année, Heinz Baumann n'attend «rien de bon». Janwillem Acket non plus: il mise sur une contraction du PIB de 0,5% pour 2003. Le Seco et Credit Suisse First Boston parlent, eux, d'une croissance nulle.