La guerre des clones a débuté au petit matin du jeudi 7 avril par le déchargement des palettes dans des grandes surfaces françaises. Sara Lee, géant américain de l’alimentaire, a commencé la distribution de ses dosettes compatibles avec les machines Nespresso. Des livraisons limitées n’ont pas suffi pour répondre aux commandes des premiers jours. Qu’à cela ne tienne: à terme, Sara Lee compte bien voler un quart de sa clientèle à la marque suisse, qui compte 7 millions d’abonnés à son «Club» dans le monde. Et le mois prochain, un autre concurrent entrera dans la danse avec des capsules biodégradables: Ethical Coffee, une société romande fondée par l’ancien directeur de Nespresso parti il y a quinze ans, Jean-Paul Gaillard.

L’entrepreneur, qui garde jalousement son secret depuis deux ans, a accepté pour la première fois de dévoiler sa capsule aux côtés de celle de ses deux futurs concurrents, à moins d’un mois de sa commercialisation sur le marché français. Dans ses locaux lausannois étroitement surveillés, Jean-Paul Gaillard ne perd pas ses créations de l’œil lorsqu’il les confie au photographe, et contrôle soigneusement l’angle de la prise de vue. C’est en effet dans les entrailles de cette dosette – et en partie sur ses bords – que se cache l’astuce qui devra permettre à Ethical Coffee de se glisser impunément dans les machines de Nespresso, malgré un barrage de brevets censé l’en empêcher.

Nestlé joue gros dans l’affaire. Avec des ventes de 2,2 milliards de francs en 2009, Nespresso n’est qu’une paille dans les 107,6 milliards de revenus mondiaux du groupe, tous produits confondus. Mais l’enjeu touche à d’importants choix stratégiques. Nespresso, qui dit avoir protégé sa précieuse capsule de 1700 brevets, aura-t-il les moyens – et la volonté – de les faire respecter? Ses ingénieurs ont-ils effectivement oublié une «faille» dans cet arsenal protecteur, comme l’affirme Jean-Paul Gaillard?

Précédent Senseo

A cet égard, l’histoire de Sara Lee, de sa propre percée et de ses déboires sur le segment du café en capsule a créé un précédent. Le groupe est surtout connu pour sa marque Maison du Café et ses machines Senseo. Il s’en est vendu 26 millions dans le monde depuis 2002. Or, selon nos recherches, le groupe néerlandais Philips, à l’origine du projet Senseo en 1997, avait d’abord approché Nespresso dans l’idée de fabriquer des machines pour une marque d’entrée de gamme. Le groupe vaudois s’y était refusé. Philips s’était alors tourné vers Sara Lee, avec un beau succès à la clé. Alléchées, plusieurs marques belges avaient alors lancé des capsules copiant celles de Senseo. A l’issue d’une longue série de procès s’est finalement produit ce qui était jugé impensable: en 2006, l’Office européen des brevets (OEB) prononçait l’annulation des licences Senseo de Sara Lee pour l’Europe. Quatre ans plus tard, 40% du marché des machines Senseo est occupé par des capsules concurrentes. Ce précédent pourrait expliquer pourquoi Nestlé élude depuis des semaines la question d’éventuelles poursuites en justice contre Sara Lee et Ethical Coffee.

Avec sa gamme L’Or, l’américain a pris ses précautions. Sa capsule, plus courte que celle de Nespresso, n’occupe qu’une partie du réceptacle des machines Nespresso. Trouée à ses extrémités, elle évite de toucher aux petites pointes qui viennent percer la fine membrane d’aluminium des dosettes originales lorsque celle-ci se gonfle sous la pression de l’eau. Cette astuce permet de contourner le principal brevet qui protège encore Nespresso aujourd’hui, né dans l’esprit de l’inventeur Eric Favre en 1992, et qui tombera dans le domaine public en 2012.

Une couche de silicone

Face à cette date butoir, Nespresso a tenté de prolonger la protection en modifiant ses capsules et ses machines il y a deux ans, en ajoutant une couche de silicone sur la collerette de la capsule. C’est en observant cette modification que Jean-Paul Gaillard dit avoir vu «la faille» qui lui ouvrirait l’accès aux machines de son ancien employeur. L’entrepreneur refuse d’en dire plus. Renforcée à sa base, la dosette d’Ethical Coffee se gonfle sous la pression et «éclate» pour libérer le café, mais sans ­venir toucher, comme celle de Sara Lee, les pointes de la machine Nespresso.

Dans ce qu’il décrit lui-même comme une partie d’échecs avec ses concurrents, Jean-Paul Gaillard et son ingénieur Alain Mariller ont déposé une série de brevets qui n’ont pas encore tous été rendus publics. Jean-Paul Gaillard aurait ainsi encore plusieurs cartes dans sa manche. Outre celui de sa capsule, un second brevet a été dévoilé sur le site internet de l’OEB fin mars. Il s’agit cette fois d’une machine, et d’une modification des fameuses pointes inventées par Eric Favre en 1992. Se refusant à commenter plus avant, il confirme seulement que cette machine serait à son tour compatible avec les dosettes Nespresso.