Matières premières

«Sans les contrats à termes, les risques reposeraient en grande partie sur les paysans»

Le peuple suisse s’exprimera, le 28 février, sur l’initiative «Pas de spéculation sur les denrées alimentaires». Le Patron d’Ecom Agroindustrial, Ramon Esteve, explique quel danger ce texte représente pour son industrie

Originaire d’Espagne, la famille Esteve est active dans le négoce des matières premières depuis six générations. D’abord aux Etats-Unis, puis au Brésil et enfin en Suisse. Membre du Conseil d’administration du groupe familial Ecom Agroindustrial, Ramon Esteve est un patron qui se veut discret. A l’approche des votations du 28 février, le négociant en café, coton, cacao et sucre a toutefois accepté de sortir de l’ombre. Et d’expliquer au Temps, dans ses bureaux de Pully, pourquoi cette initiative est, selon lui, «totalement à côté de la plaque».

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Dans un peu plus d’un mois, le peuple suisse s’exprimera sur l’initiative «Pas de spéculation sur les denrées alimentaires». Etes-vous inquiet?

Le peuple suisse vote dans 99% des cas de manière très intelligente. Ce qui m’inquiète en revanche c’est que deux partis en particulier, les Socialistes et l’UDC, recourent de plus en plus souvent à l’arme de l’initiative pour faire passer auprès du peuple des lois qui ne passeraient jamais au parlement. Or, ces initiatives sont souvent liées à des sujets très émotionnels comme ce sera encore une fois le cas le 28 février. J’espère simplement que ceux qui iront voter ce jour-là sauront aller au-delà de l’intitulé, et comprendre quels sont les véritables enjeux de cette initiative.

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Concrètement, que signifierait pour vous un «oui» à cette initiative?

C’est un grand mystère. L’initiative interdit toute forme de spéculation sur les matières premières agricoles. Mais encore faut-il définir ce qu’est la spéculation. Dans une certaine mesure, il est évident que les négociants prennent des positions spéculatives pour se couvrir contre l’évolution future des prix, les marchés à terme et le physique n’étant pas parfaitement corrélés. Celles-ci seront-elles bannies? Personne ne le sait. Le parlement semble convaincu que cette initiative n’a aucune chance de passer si bien que la loi d’application n’a même pas été évoquée. Au-delà cet aspect, il y a un problème de plus grande ampleur aujourd’hui en Suisse qui concerne la dégradation du cadre économique. Il y a eu Minder, l’initiative du 28 février 2014, etc. Depuis 2008 le monde est un peu fâché avec l’économie, ce que je peux comprendre. Sauf que malheureusement les remèdes proposés ne sont pas toujours les bons.

Vous voulez dire que ce n’est pas en s’attaquant aux négociants en produits agricoles et aux produits financiers qui leur sont liés que l’on participera à réduire la faim dans le monde?

C’est même l’effet inverse qui se produira. Dans le monde agricole, la récolte annuelle arrive d’un seul coup. Il faut donc que quelqu’un l’achète, en assure la manutention et la redistribue tout au long de l’année. C’est le métier du négociant. Celui-ci ne peut toutefois pas acheter toute une récolte à un moment X sans pouvoir se couvrir préalablement contre d’éventuelles fluctuations des prix durant le reste de l’année. Il se tourne donc vers la bourse pour transférer le risque à d’autres contreparties en vendant la marchandise à terme. Les «spéculateurs», comme les nomment les initiants, apportent de la liquidité; sans eux les bourses ne pourraient tout simplement pas remplir leur rôle et les prix deviendraient plus volatils.

Auriez-vous un exemple concret à nous donner?

Prenez le marché du café. Après la récolte, les paysans nous apportent leur produit brut pour le transformer en café vert dans nos usines. Ils ont souvent des dettes si bien qu’ils ont besoin d’argent rapidement. Au fur et à mesure que nous leur achetons ce café, via nos filiales sur place, nous le vendons également à termes sur les marchés financiers. Cela nous permet de nous protéger car nous ne trouverions jamais un industriel qui serait disposé à acheter toute sa consommation annuelle en une seule fois, aucun torréfacteur ne pourrait tout stocker. Nous vendons donc ce café sous la forme de «futures», dont les échéances vont de deux mois à trois ans, à des anonymes. Cela peut aussi bien être des industriels qu’un dentiste de la région lémanique. Quant à la marchandise physique, nous la stockons en attendant de trouver un acheteur industriel. Sans une telle opération en bourse, le risque lié à l’évolution des prix reposerait en grande partie sur les épaules des paysans.

Et pourquoi pas sur les négociants?

Le négociant ne voudra jamais le prendre entièrement sur lui. Or, j’ai l’impression que les initiants ne se rendent pas bien compte de cet aspect. Pourquoi ne peut-on pas simplement laisser un dentiste, qui pense que le prix du café va monter ou descendre, prendre ce risque à leur place? Ce n’est pas lui qui va influencer le prix et encore moins le manipuler. Regardez le prix du quinoa par exemple, celui-ci a quadruplé depuis que Madonna s’est mise à en consommer. Or pas un seul négociant genevois ne traite ce produit qui n’est d’ailleurs pas coté en bourse. C’est donc l’offre et la demande qui entraînent des variations.

Les variations de prix n’ont donc rien à voir avec la spéculation?

Il peut toujours y avoir des excès. Toutefois un négociant en produits agricoles, aussi étrange que cela puisse paraître, aura toujours intérêt à acheter la marchandise à un prix élevé et à la revendre à un prix bas. Pourquoi? C’est très simple, quand nous achetons du café à un producteur nous le revendons immédiatement en bourse. A l’inverse, quand nous le vendons physiquement à un torréfacteur, nous devons racheter le produit financier. Nos intérêts sont donc intimement liés à ceux des producteurs. Par ailleurs, dans les marchés agricoles peut-être plus qu’ailleurs, ce sont des éléments tangibles qui participent à fixer l’offre et la demande. Prenez les prix du café, ceux-ci ont fortement baissé ces derniers temps pour deux raisons: d’une part l’on s’attend à une excellente récolte au Brésil et, d’autre part, la santé de l’économie mondiale inquiète.

Vous parliez de la dégradation du climat économique. Si cette initiative devait passer, pourriez-vous quitter la Suisse?

Etant une société suisse, cette initiative s’appliquerait également à nos filiales. Un «oui» rendrait donc notre situation compliquée, mais en 170 ans d’existence Ecom Agroindustrial a toujours su s’adapter aux conditions. Il n’y aucune raison que cela change.

Qu’en est-il des sociétés étrangères?

J’ai bien peur que certaines ne décident de partir. De nouveau ce n’est pas uniquement lié à cette initiative. C’est un ensemble de choses qui font que l’environnement se dégrade, il y a la problématique de la fiscalité des entreprises, celle des permis de travail…

Depuis quand votre société est-elle en Suisse?

Nous sommes arrivés en 1967. Notre famille, qui a fait le chemin inverse de nombreux négociants européens partis s’implanter dans les pays producteurs, voulait disposer d’une antenne en Europe. Pour le financement mais aussi pour la vente, puisque c’était encore le plus important marché du coton au monde à l’époque. Mon père, dont la famille avait été accueillie en Suisse lors de la guerre civile espagnole, trouvait Lausanne plus attrayante que Liverpool et Brême, les deux grandes places cotonnières de l’époque.

L’arc lémanique était-il alors déjà une place d’importance pour le négoce international de matières premières?

C’était les prémices. Le groupe André, qui a disparu depuis, était implanté à Lausanne tandis que de nombreux cotonniers égyptiens, des juifs mais aussi des Grecs, avaient trouvé refuge à Genève après s’être faits chasser par Nasser suite à la crise de Suez en 1956. Les banques genevoises, auprès desquelles ces familles avaient déjà placé leur fortune, étaient également prêtes à financer leurs opérations.

Quels sont les avantages d’être en Suisse?

La fiscalité était certes un critère quand nous avons décidé de consolider nos affaires en Suisse en 1999. Mais elle n’était de loin pas le seul. Nous avons la chance de trouver du personnel de très haute qualité, bien plus qu’ailleurs. Du personnel polyglotte et très bien formé. La Suisse a beaucoup d’avantages en termes de logistique, d’infrastructures, de communication. Ce n’est pas pour rien que nous ne sommes pas les seuls à y être présents.

Craignez-vous la concurrence d’autres places comme Singapour?

Evidemment. Des délégations viennent nous voir tous les deux ou trois ans avec des programmes des plus attrayants. Non seulement ils proposent un régime fiscal comparable à ce que l’on connaît ici mais en plus ils sont prêts à payer pour la formation de nos cadres. Et ils ne sont pas les seuls, Dubaï vient aussi nous faire des appels du pied. Leurs motivations sont toutefois différentes, ils courtisent l’agroalimentaire pour des questions de sécurité alimentaire.

Ils pensent pouvoir se garantir un accès privilégié aux produits agricoles?

Ils se disent en tout cas que cela les aidera à comprendre les filières et les mouvements des produits à l’échelle de la planète. Ce n’est pas pour rien non plus que les Chinois ont investi dans Noble [société de négoce genevoise rachetée par le chinois Cofco, ndlr] il y a une dizaine de jours.

Combien d’employés comptez-vous en Suisse?

Une septantaine environ sur 8000 à l’échelon du groupe. Nous avons ici à Pully la trésorerie, le centre comptable et des équipes de trading pour les marchés du café et du coton.

On reproche souvent au monde des négociants son opacité.

Je ne crois pas que nous soyons opaques. Nos clients ne font simplement pas partie du grand public, si bien que nous n’avons pas vraiment besoin de nous exposer. Maintenant nous faisons des efforts depuis quelques années pour présenter et expliquer nos activités, notamment auprès d’ONG. Beaucoup d’entre elles contribuent d’ailleurs financièrement aux programmes de développement que nous mettons en place dans les pays producteurs, que ce soit la Banque Mondiale, FMO, Hivos, Swisscontact, la Fondation Bill Gates, IDH et même le seco qui, indirectement, participe via l’International Finance Corporation [ndlr, la branche commerciale de la Banque Mondiale] ou le Dutch Trade Initiative. Le plus important reste toutefois la contribution de nos clients qui financent les projets pour assurer la pérennité d’une production traçable et durable.

En quoi consistent ces programmes de développement?

Nous essayons d’aider les paysans pour qu’ils puissent continuer de produire. En Amérique centrale, par exemple, le climat a été beaucoup plus humide ces dernières années si bien que la rouille, une maladie qui tue les caféiers, est devenue une véritable épidémie. Certains pays ont perdu jusqu’à 30% de leur production. Or, si ces pertes ont pu être compensées ces deux dernières années par de bonnes récoltes au Brésil, rien ne garantit que ce sera le cas à l’avenir. Nous sommes donc en train de rénover toutes ces plantations détruites par la maladie avec l’aide de nos clients.

Ce qui a priori n’est pas forcément le rôle d’un négociant…

Il n’y a pas le choix si l’on veut qu’il y ait encore du café ou du cacao dans ces pays. Les producteurs ne disposant pas de l’argent pour le faire eux-mêmes, nous avons décidé de monter un projet avec un grand torréfacteur pour replanter des millions d’arbres. Nous nous sommes également associés avec la Banque américaine de développement, le GAFSP et IFC pour financer les producteurs et leur permettre de subvenir à leurs besoins durant deux ou trois années sans récoltes. Et pour éviter ainsi qu’ils n’abandonnent leurs plantations.

Depuis quand faites-vous ce genre de programmes?

Nous avons commencé au début des années 2000 quand les prix du café ont radicalement chuté. Les producteurs, au Nicaragua par exemple, étaient en train de quitter leurs terres. Nous avons alors compris que notre métier de négociant était lui aussi en danger mais qu’en se concentrant sur l’agronomie nous pouvions les aider à doubler leur production. Voire à la quadrupler. Ecom compte aujourd’hui 400 agronomes qui vont sur le terrain conseiller les paysans, soit davantage que de traders.

Le changement climatique vous inquiète-t-il?

Evidemment. Certains pays souffrent de la sécheresse, d’autres de trop d’humidité. Dans le même temps des terres deviennent accessibles pour faire du café car il n’y a plus de problèmes de gel. Certaines études estiment même que le Sud de l’Italie pourrait produire un jour du café.

Pour vous, négociant en produits agricoles, la baisse des prix du pétrole est-elle une bonne nouvelle?

Sur le long terme cela va faire baisser les prix des engrais et donc, peut-être, permettre de meilleures récoltes. Pareil pour le fret qui coûte lui aussi moins cher. En règle générale tout ce qui profite aux producteurs nous profite également.

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