Analyse

Le contribuable dormira tranquille lors de la prochaine crise, l’investisseur non

ANALYSE. Le citoyen a été mis à contribution à de multiples reprises durant la crise financière. Des nouveaux mécanismes se mettent maintenant en place. Il appartient aux investisseurs privés, mais pas aux petits épargnants, de prendre le relais

La confiance est le fondement du système capitaliste. Elle a dégringolé lorsque le contribuable a été appelé à la rescousse pour sauver des institutions financières durant la dernière crise. Entre 2008 et fin 2012, la Commission européenne a approuvé pour 3600 milliards d’euros d’aides. «Les contribuables ont couvert plus des deux tiers du coût des sauvetages bancaires en Europe», indique Thomas Philippon, nommé meilleur économiste de moins de 40 ans, et coauteur avec Aude Salor d’une étude sur les sauvetages de banques (Bail-ins and Bank Resolution in Europe (ICMB et CEPR). Sans surprise, les services financiers constituent la branche en laquelle la confiance est la plus basse dans le public, selon le baromètre Edelman Trust 2019.

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Au XIXe siècle, il en allait autrement, lorsque le nom, la réputation et la richesse des patrons de banque étaient directement liés à celui de leur établissement. Des dynasties naissaient et prospéraient selon ce modèle (Rothschild), analyse Lars Rohde, gouverneur de la Banque du Danemark, dans un discours tenu mardi dernier devant des réviseurs.

Le contribuable par mauvais temps

La crise financière a révélé qu’au sein du système financier les banquiers récoltaient les gains par beau temps tandis que les contribuables payaient la facture lorsque les affaires tournaient mal. Ces opérations de sauvetage public étaient appelées des «bail-outs». Elles n’avaient pas d’alternatives puisque tout le monde avait besoin que les banques fonctionnent.

Le système a évolué ces dernières années sous l’impulsion du G20. Le «bail-in», c’est-à-dire le financement privé, celui des investisseurs et non plus des contribuables, succède au «bail-out». Le premier exemple majeur de bail-in s’est produit à Chypre en 2013, lorsque les déposants et les investisseurs ont subi un prélèvement de 47% pour les montants supérieurs à 100 000 euros. L’opération n’a pas fait trop de remous parce que 70% de l’argent appartenaient à des non-résidents, notamment russes, et que l’origine des fonds était partiellement douteuse.

Des réglementations ont aussi vu le jour pour empêcher que l’on fasse appel aux contribuables, comme la Bank Resolution and Recovery Directive (BRRD) dans l’Union européenne. Pièce importante du projet d’union bancaire, «la BRRD est l’initiative réglementaire la plus significative en finance», déclare Lars Rohde. Elle reste pourtant méconnue. Chaque banque doit dorénavant organiser sa liquidation, mais ce sont les autorités qui déclenchent le processus. Chaque établissement doit préparer un plan catastrophe très détaillé qui indique qui paie les pots cassés et, en vertu du dispositif MREL (Minimum Requirement for Own Funds and Eligible Liabilities), quels montants mettre en réserve pour absorber un choc et recapitaliser l’institut. Une claire amélioration.

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Ainsi, «la question n’est plus de savoir s’il faut les sauver toutes ou n’en sauver aucune», précise Rohde. Une banque peut fermer presque aussi facilement qu’une autre entreprise. La hiérarchie des créanciers a aussi été mieux établie. Les incitations à la discipline sont renforcées. Paraphrasant Lénine («La confiance c’est bien, mais le contrôle c’est mieux»), le gouverneur Lars Rohde déclare: «La confiance c’est bien – c’est une pré-condition –, mais le contrôle est nécessaire».

Tout n’est heureusement pas réglementé. «Le management doit disposer d’un certain degré de liberté pour gérer ses affaires», selon Lars Rohde. Face à la montée en puissance des nouvelles technologies, c’est souhaitable. «Les banques doivent embrasser le modèle d’Amazon», recommande par exemple PwC dans une étude. Les leaders américains investissent massivement pour devenir d’énormes plateformes numériques. JPMorgan dépense annuellement 11 milliards de dollars pour sa technologie. Qui pourra suivre?

Le risque du modèle d’affaires

Les actions des banques européennes plongent en réponse à cette mutation. Qui a encore besoin d’un banquier à l’heure de WeChat, demande un observateur?

Devant cette somme de défis, la probabilité de concrétisation de «bail-in» ne cesse de croître, qu’il y ait ou non une crise sur les marchés financiers. L’investisseur en obligations et en actions sera mis à contribution, mais les petits déposants seront épargnés et le contribuable devrait pouvoir dormir en paix. La mise en œuvre systématique de ce nouveau type de sauvetage par les investisseurs «va remodeler les marchés financiers et conduira à un équilibre plus efficient», selon Philippon et Salor. Mais le diable se cache dans les détails, innombrables, et dans la phase transitoire de l’ancien au nouveau monde.

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