Conversation à Cransavec le prince Al-Walid

Moyen-Orient Pour le royal financier saoudien, la place helvétique conserve«toute son aura»

Relativisant le schisme entre Riyad et Washington, il veut «donner une chance» à l’Iran

Cette année, toute la famille retourne skier en Suisse. Pour une semaine. Après Gstaad, Zermatt, Saint-Moritz ou Arosa, cette saison ce sera Crans-Montana. Les repérages ont été effectués il y a un an par la responsable des voyages du prince, une Saoudo-marocaine au français parfait. Il faut anticiper un minimum. Surtout quand on débarque à 60. Son choix s’est porté sur le Crans Ambassador, alors en rénovation. Toutes les chambres ont été réservées. Le prince Al-Walid ben Talal ben Abdulaziz al-Saud a atterri à Genève dimanche; avec son fils Khalid, sa fille – la princesse Reem – ainsi que ses petites-filles.

En entrant dans le palace, la foule croisée dans les salons refaits à neuf n’est pas le reste de la clientèle. Mais la cour de l’homme le plus riche du Moyen-Orient. Il y a, bien sûr, le cerbère de rigueur, un peu trop ressemblant à un videur de boîte de nuit locale. La sécurité saoudienne, elle, se tient à l’écart. Comme ce type basané en tenue de ski, dont le regard d’aigle, noir, trahit la fonction. Et puis, il y a les valets, les gouvernantes, le précepteur, les assistantes; les responsables des télécoms, quatre photographes, le coiffeur, les conseillers. Une PME au service de Sa Majesté qui pèse 32 milliards de dollars.

Sur la terrasse du 5-étoiles, la neige continue à tomber, serrée. C’est là que Son Altesse a décidé de rencontrer la presse, vendredi. Le bruit court qu’il hésite. «Ce sera soit à cette table, soit dehors; vous voulez une doudoune?» s’enquiert le directeur du palace, tendu. Ce sera la terrasse. Chaises et parasols sont installés à la va-vite. De l’autre côté de la vitre, deux petites princesses prennent leur bircher au milieu de l’agitation.

Vacances studieuses pour le petit-fils d’Ibn Saud, roi qui dirigea le pays dans les années 1930 et 1940. «On peut dire que cette semaine, le siège de Kingdom Holding [sa société d’investissement] a déménagé en Suisse», lance le prince financier. Celui-ci possède à peu près tout ce qu’il est possible d’acquérir. Le palace parisien George V ou celui des Bergues à Genève. Des parts dans l’empire de Rupert Murdoch. Un morceau de Twitter.

Sa présence dans la station a vite attiré les démarcheurs. «Nous avons été invités à investir à Crans, et nous l’étudions en ce moment même… sans garantie», sourit l’homme reconnaissable à ses lunettes fumées bleu ciel. Des hôtels, certes. Mais il est en gère déjà 350 – via ses participations dans Swissotels, Mövenpick, Fairmont ou Four Seasons. Quid d’une banque helvétique, alors que près du tiers d’entre elles seraient vouées à changer de main? La réponse se fait plus diplomatique. «Nous sommes présents dans quatorze secteurs, dont les banques, et nous ne disons jamais non à une bonne opportunité», esquive celui qui, à la différence d’un homme d’Etat, est libre de sa parole. Cela sonne comme un non. D’autant qu’après le départ de la banque Faisal, Genève semble avoir un peu perdu son rôle d’escale estivale – et bancaire – de centaines de membres de la famille royale saoudienne. «Ce n’est pas que la Suisse perd la main, c’est plutôt que d’autres pays arrivent sur son marché», réfute cet homme de 58 ans, qui surveille sa ligne – ce qui lui interdit la fondue, regrette-t-il. A ses yeux, le «secret bancaire appartient au passé». Mais «l’aura de la Suisse est toujours bien en place», assure-t-il, disant parler «en tant qu’Arabe et pas seulement en tant qu’investisseur». Avant d’ajouter que «Citibank à Genève reste notre bras armé lors de nos investissements internationaux».

Celui qui est considéré comme l’un des financiers les plus avisés – sa fortune s’est accrue de 3,7 milliards l’an dernier, selon Bloomberg – ne s’émeut guère des secousses sur les marchés financiers ayant suivi une année 2013 éclatante. «Cette correction est saine», estime le prince Al-Walid. Surtout ne pas lui demander s’il met son argent dans des lingots. «Nous n’avons jamais touché à l’or, trop lié au sentiment sur les marchés», balaie celui dont l’un des plus beaux coups reste la multiplication par 38 de sa mise initiale dans Citigroup. Selon lui, le plongeon du métal brillant va «se poursuivre sous la barre des 1000 dollars l’once».

Bien que ce descendant de la dynastie Saud n’ait aucun rôle gouvernemental, ses vues sur la chose politique sont souvent interprétées comme l’expression d’opinions que les membres de la famille royale dirigeant le pays ne pourraient ouvertement tenir. L’été dernier, Al-Walid a ainsi recadré le ministre du Pétrole – le tout puissant Ali al-Naïmi – en affirmant que la nouvelle manne énergétique aux Etats-Unis était bien une menace pour le pétrole saoudien. «Les hydrocarbures de schiste vont perturber le marché durant vingt ou trente ans, pas seulement pour l’Arabie saoudite, mais pour tous les pays pétroliers; c’est pour cela que j’appelle publiquement à une diminution de notre dépendance», martèle-t-il, droit sous le parapluie tendu qui le protège de la neige qui redouble. Un vœu pieux, alors que plus de 90% du budget de Riyad – recettes garantes de la paix sociale et de la survie du régime – proviennent des ventes de barils?

Réduire la dépendance passe par des «réformes économiques, politiques, mais aussi sociales», précise ce diplômé d’université new-yorkaise. A l’instar des Emirats? «La différence avec les pays du Golfe réside dans le fait que nous avons une population de 20 millions de Saoudiens et de 8 millions d’expatriés», poursuit Son Altesse. Et si le gouvernement «bouge dans ce sens, nous voulons que cela accélère». Avant de prévenir qu’une «bombe à retardement» est lancée. «A partir de 80 dollars le baril, on est en déficit budgétaire; sous les 80 dollars, on puise dans les réserves de change, alors que ces 800 milliards de dollars sont notre trésor de dernier recours.»

Celui dont le grand-père maternel fut le premier chef du gouvernement du Liban, relativise le coup de froid entre Riyad et son allié américain. «Ces difficultés sont apparues l’an dernier, car les intérêts des deux pays ne coïncidaient plus [au sujet de] la Syrie ou de l’Iran», explique-t-il. Avant de placer ses espoirs dans la prochaine visite du président Obama, qui a «demandé de rencontrer le roi» et fera l’aller-retour à Riyad en mars. Al-Walid bin Talal affiche sa résignation face à la situation en Syrie. «Il n’y a aucune alternative crédible à Bachar el-Assad à l’heure actuelle – et pourtant ne me faites pas dire que je lui suis favorable», lance ce dernier. Avant d’évoquer le risque réel de voir naître un nouvel Afghanistan. Et d’estimer qu’une «solution politique, la seule possible, reste très lointaine».

Deux semaines après que le gotha des affaires se fut précipité à Davos pour s’attirer les faveurs du président Rohani, le ton adopté face à l’Iran est moins virulent que celui officiellement affiché par Riyad. «L’accord conclu [de levées des sanctions] portait sur six mois; deux mois sont passés, alors, donnons-leur une chance.» A en croire le prince, la crise économique de l’Iran serait telle que le pays «ne peut, en réalité, se permettre de ne pas remplir les obligations liées à un accord avec l’Occident».

Fin de l’entretien. C’est l’heure de la prière. Sur la terrasse. La neige tombe. Samedi, la cour rejoindra le Boeing 747 privé attendant depuis une semaine sur le tarmac de Cointrin. Selon un proche, les prochaines vacances de ski auront lieu à Davos. Ou peut-être à Andermatt.

Le petit-fils du roi Ibn Saud appelle «à une diminution de la dépendance de Riyad envers le pétrole»