Souvenons-nous. Le spectre du Grexit, c’est-à-dire l’exclusion de la Grèce de la zone euro, avait hanté l’Union européenne il y a dix ans. C’est au bout d’insoutenables tergiversations que les dirigeants avaient créé un instrument inédit pour aider ce pays endetté jusqu’au cou: le Fonds européen de stabilité financière, qui a cédé sa place au Mécanisme européen de stabilité (MES) en juillet 2012. L’Union monétaire avait été sauvée in extremis.

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Bis repetita en 2020. Jeudi soir, à 21h32 précises, les 19 ministres des Finances de la zone euro ont applaudi ensemble un projet d’accord qui porte sur une réponse commune face au Covid-19. Ce n’était toutefois qu’une unité de façade qui cache mal, comme pendant la crise grecque, la fracture béante, en Europe, entre le «Club Med» du sud et le nord frugal. En réalité, l’accord a été précédé par seize heures de discussions féroces et d’intermédiations.

Extrémistes et populistes

Il a même fallu recourir au chantage pour forcer une issue positive. L’Italie et l’Espagne, les deux pays les plus touchés, ont multiplié des appels du pied, plus particulièrement aux Allemands et aux Néerlandais pour qu’ils admettent le principe de solidarité européenne. Ils n’ont pas hésité à brandir le spectre d’un Italexit. La perspective de voir la troisième puissance économique européenne, derrière l’Allemagne et la France, membre du G7, quitter la zone euro a de quoi instiller une forte dose d’incertitude. La mention de la possibilité d’un Italexit n’est, il faut le dire, pas que tactique. Les extrémistes et populistes italiens ont tout à gagner en cas d’échec communautaire.

La France, qui s’est rangée aux côtés de l’Italie et de l’Espagne, a aussi joué une carte: en cas de veto allemand, elle a menacé de créer un fonds indépendant avec une coalition de pays motivés.

Compromis avant le week-end pascal

On peut dire que l’Eurogroupe était condamné à arriver à un compromis avant le long week-end pascal. Celui qui a été trouvé est un «excellent accord», selon le ministre français des Finances, Bruno Le Maire. «Un grand jour de solidarité européenne», dixit Olaf Scholz, son homologue allemand, «un accord novateur», s’est félicitée Christine Lagarde, la présidente de la Banque centrale européenne. En effet, ils peuvent être contents, ils ont sauvé la face.

Mais sur le fond? La question brûlante de l’émission de «coronabonds», cet emprunt européen commun pour faire face à la pandémie, et surtout pour éviter une récession brutale à la sortie de la crise sanitaire, n’a pas été tranchée jeudi. Le texte final évoque un futur «fonds de relance» dont les aspects juridiques et pratiques, notamment son financement, doivent encore être définis. Autant dire que le sujet est renvoyé aux calendes grecques. L’Italie et l’Espagne, les deux pays les plus endettés de la zone euro, comptaient pourtant beaucoup sur ce mécanisme. Mais menés par l’Allemagne, les pays du nord de l’Europe ont refusé jusqu’au bout cette mutualisation de la dette européenne. Las, le ministre italien de l’Economie, Roberto Gualtieri, a promis de revenir à la charge.

Trois décisions

L’Eurogroupe a tout de même arrêté trois décisions. En premier, il s’agit d’un «coronaguichet» spécial et rapide au MES. Une ligne de crédit jusqu’à 240 milliards d’euros, mais limitée à 2% du PIB pour chaque pays, est ouverte à tous les Etats pour faire face aux dépenses liées à la pandémie. Les prêts, qui sont certes accordés à un faible taux d’intérêt, ne sont pas sans conditions. Les pays débiteurs devront se soumettre à une supervision européenne. Deuxième axe: un fonds de garantie de 200 milliards d’euros destinés aux PME sera géré par la Banque européenne d’investissement. Et enfin, un fonds de 100 milliards sera créé pour soutenir le chômage partiel au sein de la zone euro.

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Un accord vaut mieux que pas d’accord, serait-on tenté de dire. Et un échec aurait été désastreux pour l’unité européenne. Soit. L’Eurogroupe a mis sur la table des mesures qui se montent à 500 milliards d’euros. S’y ajoutent les efforts nationaux, qui représentent à ce jour environ 2000 milliards. On est loin des 4200 milliards de dollars que les Etats-Unis engagent contre la pandémie et l’inévitable récession.