Chaque crise donne lieu, auprès de nombreux acteurs, à un refus d’intervenir de toute urgence. Puis on entend une litanie de contritions: «plus jamais ça». On l’a entendu en 2007-2008. L’actuelle pandémie n’y échappe pas. Dès que le danger paraît s’éloigner, on constate aussi que les leçons pour y remédier sont rarement pleinement tirées. Et les bonnes résolutions spectaculairement annoncées sont pour la plupart oubliées. Difficile de penser qu’il en ira autrement demain.

La récession, voire la dépression, qui s’annonce doit être immédiatement anticipée au vu de l’ampleur de la pandémie et de possibles rebonds, localisés ou non. Le contexte actuel est propice à des politiques audacieuses par leur ampleur et le degré d’innovation économique et sociale.

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A la suite de la crise de 2007-2008, de façon plus ou moins rapide selon les pays, la plupart des banques centrales ont ouvert aux institutions financières de larges possibilités de refinancement en rachetant des titres financiers qu’elles détenaient. Le but étant de redonner des moyens de répondre aux besoins de financement des acteurs économiques.

Une nouvelle forme d’assouplissement quantitatif

Les limites d’un ciblage de ce soutien vers le secteur financier sur l’économie réelle sont reconnues. On a assisté à un accroissement considérable d’une «surliquidité» propice à une finance spéculative. Elle alimente un accroissement du prix des actifs financiers et de l’immobilier. Comment, avec un surendettement massif des entreprises, et plus encore des ménages, sortir de l’inéluctable récession par une injection de capacités supplémentaires pour le secteur financier? Alors que la baisse des revenus ne peut qu’accroître le poids relatif de cette dette et diminuer la capacité des acteurs économiques à faire face à leurs échéances. Le niveau actuel des taux d’intérêt empêche qu’ils puissent susciter un redémarrage de la machine économique.

Pour être efficace rapidement, un quantitative easing nouveau devra cibler plus largement les différents acteurs. Non pas directement les établissements financiers, mais l’ensemble de la population, comme un revenu universel de citoyenneté: égal pour tous mais, dans ce cas, limité dans le temps.

D’abord pour les chômeurs et les indépendants sans revenu

Ce revenu distribué de façon inconditionnelle pourrait être mis en place tant à un niveau national ou fédéral qu’à celui des collectivités territoriales décentralisées. Ce serait par ailleurs une façon de l’expérimenter. Sa distribution devrait se faire au rythme de la reprise des capacités de production et d’échange. Inutile de distribuer un revenu additionnel auquel ne correspondrait pas une production effective. Mais les salariés privés d’emploi et les indépendants victimes d’une réduction drastique de leur activité, et donc de leurs revenus, devraient être les premiers à le recevoir.

Afin qu’en bénéficient même les plus jeunes et ceux qui ne sont pas clients de banque ou de caisse d’épargne, il ne devrait pas être distribué sur des comptes. Il devrait l’être comme une carte personnelle de paiement utilisable chez les prestataires de biens et services. La carte serait débitée au fur et à mesure des dépenses à la manière des anciennes cartes téléphoniques; à la différence qu’elle serait nominale. Il serait ainsi possible de cibler les dépenses en ne permettant que celles jugées utiles par une commission de parties prenantes.

Soutenir la lutte contre le réchauffement

Les investissements pour faire face au changement climatique pourraient aussi être encouragés en augmentant automatiquement, auprès des commerçants habilités à recevoir ces paiements, la capacité de dépenses de l’avoir sur la carte, grâce à une traçabilité de son usage. De même pour les dépenses culturelles et sportives dont l’impact environnemental est limité. Cet avoir devrait aussi pouvoir être converti en monnaies locales complémentaires car celles-ci favorisent les circuits courts.

Dans l’incertitude actuelle, on peut redouter qu’une partie des populations ne préfère thésauriser cette capacité de dépense. Son objectif de relance serait alors limité. Il est possible, par une distribution de carte de paiement, de prévoir que cette monnaie soit fondante: tous les mois, de façon automatique, sa valeur décroîtrait. On pourrait aussi permettre de transmettre cet avoir à des associations caritatives, qui pourraient redistribuer ce revenu additionnel.

Nous sommes aujourd’hui soumis à l’urgence du quotidien. Cela ne doit pas nous empêcher d’anticiper les issues de cette crise, comme opportunité de nouvelles façons de vivre ensemble.