Fortune

Sur la Côte d'Azur, un sordide conflit familial fait chuter deux riches Suisses

Accusé de blanchiment et emprisonné, Alexander Studhalter doit s’expliquer sur l’achat d’une somptueuse villa pour un oligarque russe au Cap d'Antibes. Et sur le versement de 61 millions d’euros à un Genevois désormais introuvable

C’est un cauchemar qui se joue dans un décor de paradis. Depuis une semaine, l’investisseur lucernois Alexander Studhalter croupit dans une prison du sud de la France. Nul ne sait quand il en sortira. Celui qui se décrivait dans des publireportages comme «businessman visionnaire», mécène et homme de principes, est devenu un accusé central dans la plus grosse affaire de blanchiment à avoir secoué la Côte d'Azur ces dernières années.

C’est par un autre Suisse, Philippe Borghetti, que le malheur est arrivé. Ce résident genevois est accusé d’avoir empoché un dessous-de-table de 61 millions d’euros lors de la vente, en 2008, de sa propriété familiale du Cap d’Antibes, la villa Hier. L’âpre conflit entre lui, son père et ses sœurs pour partager ce trésor a fait éclater l’affaire au grand jour.

Sur le papier, les faits semblent relativement simples. La justice française accuse Alexander Studhalter d’avoir acheté la villa du Cap d'Antibes à Philippe Borghetti pour camoufler son véritable acquéreur: l’oligarque et sénateur russe Suleyman Kerimov.

«Totalement occulte»

Vingtième fortune de son pays avec quelque 6,1 milliards de dollars, réputé proche du clan des «technocrates» du Kremlin, celui qu’on surnomme Gatsby aurait – c’est la théorie des autorités françaises – profité de l’achat camouflé de la villa Hier pour mettre des centaines de millions de dollars à l’abri en Europe.

«Nous nous en tenons à l’opération en France, mais il y a probablement une fraude fiscale russe bien plus considérable, déclare au Temps le procureur de la République de Nice, Jean-Michel Prêtre. Grosso modo, il y a des fonds qui sont sortis de manière totalement occulte de Russie. L’opération sur la Côte d'Azur visait à faire rentrer une quantité considérable d’argent. C’est un investissement immobilier dont les deux tiers se font sous la table.»

Selon des documents saisis au cours de l’enquête, le vrai prix de la villa Hier n’était pas de 35 millions d’euros, comme déclaré aux autorités, mais de 127 millions d’euros. Dont 92 millions versés «au black», selon l’expression d’un proche du dossier.

Ces documents seraient «recoupés par d’autres éléments», dont certains sont «apparus cet été et ont changé la donne», selon Jean-Michel Prêtre. Ce qui a conduit à l’incarcération d’Alexander Studhalter. Ce dernier aurait «participé de manière totalement consciente à l’opération, y compris pour dissimuler l’identité de Kerimov», affirme le magistrat.

Cuisiniers, chauffeurs, femmes de chambre…

Pourquoi payer 127 millions une villa qui en vaudrait 35? En apparence, l’opération n’a pas de sens. Mais le Cap d'Antibes est un endroit particulier. Un paradis dont les oligarques russes aux goûts flamboyants ont fait leur bastion. En 2008, Suleyman Kerimov occupait déjà plusieurs demeures voisines. Il pouvait, avec la villa Hier, compléter son domaine pour en faire une villégiature d’ultra-luxe, monétisable auprès de ses compatriotes.

«Je pense que cette villa valait plus que 35 millions, mais moins que 127», calcule un proche du dossier. Une expertise d’avril 2008, qui l’évalue à 31 millions d’euros, note la présence d’une crique privée avec débarcadère, d’un terrain en pente douce descendant vers la Méditerranée et d’une piscine de 140 m². Quelque 50 jardiniers, cuisiniers, chauffeurs et femmes de chambres s’activent aujourd’hui sur l’ensemble du domaine.

Il n’y a eu aucun dessous-de-table. M. Studhalter conteste toute infraction et a agi en toute légalité

Daniel Zappelli, avocat suisse d’Alexander Studhalter

Pour Alexander Studhalter, l’affaire résulte d’un effroyable malentendu. Le Lucernois «conteste énergiquement» tout blanchiment et toute fraude fiscale, souligne son avocat suisse, Daniel Zappelli. «Il n’y a eu aucun montage, ajoute ce dernier dans un courriel. La villa a été acquise pour 35 millions d’euros. Il n’y a eu aucun dessous-de-table. M. Studhalter conteste toute infraction et a agi en toute légalité.»

Le Lucernois se défend «de manière très construite, argumentée», constate le procureur Jean-Michel Prêtre. Il dit avoir acheté la villa Hier avec son propre argent, sans servir de prête-nom à son ami et associé Suleyman Kerimov, qui ne serait que locataire. Il ne conteste pas que 127 millions aient changé de main, mais ces versements résulteraient d’autres relations d’affaires entre lui et Philippe Borghetti.

Fortune personnelle

A Lucerne, Alexander Studhalter n’est pas n’importe qui. Il affiche une fortune personnelle de près de 200 millions de francs, alors que sa famille en détient 1 milliard. Son frère est président du FC Lucerne. Plusieurs publireportages le décrivent comme investisseur au nez creux, grand défricheur des marchés de l’ex-URSS, mécène amateur de sports et de culture. Il possède un centre commercial en Thurgovie et tente actuellement d’acquérir le groupe allemand Constantin Medien, producteur de films et détenteurs de droits télévisés sur le football. Il possède lui-même une belle maison au Cap d'Antibes.

L’un des nœuds de l’affaire, c’est son lien avec Philippe Borghetti. Ce dernier lui aurait servi d’intermédiaire sur de grosses transactions immobilières, dont l’achat de la villa Hier. Mais cette relation s’est avérée toxique pour tous les protagonistes.

Chez les Borghetti, le conflit père-fils instille une ambiance détestable

A l’origine, c’est le père de Philippe Borghetti, Jacques, qui acquiert la somptueuse demeure Belle Epoque dans les années 1970, pour un prix alors modeste. Jacques Borghetti a été le fondateur de Renault Finance en Suisse, puis le directeur de la filiale helvétique de la marque. Une belle carrière. Mais sur le plan personnel, le tableau est moins reluisant. Le patriarche n’apprécie guère son fils. Et selon un proche du dossier, ce conflit instille une ambiance détestable au sein de la famille.

 

Lorsque Suleyman Kerimov fait une offre mirobolante pour la maison paternelle, Philippe Borghetti s’empresse de conclure l’affaire. Il se conduit en «cerveau» de la famille, comme s’il était propriétaire des lieux. Mais son père refuse de quitter la villa. Une procédure d’expulsion est entamée. Il faudra verser 15 millions d’euros à Jacques Borghetti pour qu’il accepte de déménager.

L’ignorance des sœurs

Au final, selon la justice française, la différence entre le prix officiel de 35 millions d’euros et celui, caché, de 127 millions, aurait été ventilée comme suit: 61 millions d’euros pour Philippe Borghetti, 14 millions pour ses sœurs et sa mère, 15 millions pour le père et quelques millions pour des avocats de la place et une agente immobilière russe. Détail piquant: les sœurs ont été tenues dans l’ignorance du prix réel de la villa et ne savaient rien du dessous-de-table. Philippe Borghetti a été mis en examen pour «escroquerie» à leur détriment.

Sans entrer dans les détails de cette guerre familiale, l’avocat du fils Borghetti, Philippe Soussi, explique que son client «conteste avec la plus grande énergie» les accusations de fraude fiscale et de blanchiment. Et qu’il est présumé innocent dans cette affaire.

Je me suis rendu compte qu’il avait réalisé une fraude fiscale colossale

La compagne de Philippe Borghetti, interrogée par Mediapart

Résidant à Genève, Philippe Borghetti n’a pu être joint par Le Temps. Sa belle maison de la rive gauche est vide, l’employée ne sait pas où il est, un message laissé auprès de sa fiduciaire est resté sans réponse.

Une fois la vente de la villa Hier conclue en 2008, Philippe Borghetti s’est séparé de sa compagne. Blessée par cette rupture, celle-ci découvre alors dans un coffre-fort des actions au porteur, et surtout une convention détaillant le montage imaginé pour vendre la villa, avec son dessous-de-table occulte.

«Un an plus tard, après avoir épluché les dossiers à l’aide d’un conseiller, je me suis rendu compte qu’il avait réalisé une fraude fiscale colossale, a-t-elle expliqué cette semaine à Mediapart. J’ai pris mon téléphone et alerté ma nièce […] qui travaillait pour Stéphane Chiaverini, l’avocat et grand ami de Philippe.»

Problème: cet homme de loi de la région niçoise est sous écoute dans une affaire de criminalité organisée. La police apprend tout, le fisc est mis dans la boucle, l’enquête démarre. Elle dure depuis bientôt trois ans.

Cet article a été modifié après publication pour nuancer la citation du procureur Jean-Michel Prêtre: la fraude fiscale en Russie qu'il évoque n'est que «probable», selon lui. 


En Russie, silence radio

En toute logique, l’enquête française visant Suleyman Kerimov aurait dû avoir un fort écho en Russie. On aurait pu imaginer les médias russes vilipender un sénateur-milliardaire au comportement peu patriotique – après tout, Vladimir Poutine a maintes fois prié les hommes d’affaires russes de rapatrier leurs avoirs à l’étranger.

Mais après sa mise en examen en novembre pour «blanchiment aggravé de fraude fiscale», l’affaire a totalement disparu des médias au bout de quelques jours. Peut-être pour taire l’apparente complaisance du Kremlin envers le milliardaire daguestanais.

Car nul ne croit les affirmations du porte-parole de Suleyman Kerimov au Sénat, selon lesquelles il ne possède aucune propriété hors de la Russie. Le tour de passe-passe consistant à placer tous les biens au sein d’une «Fondation Kerimov» basée en Suisse ne trompe personne. Formellement, c’est son fils de 22 ans qui est le propriétaire nominatif de Polyus Gold, principal actif de l’oligarque aujourd’hui. Quant à sa fondation, elle est gérée depuis Lucerne, par la famille Studhalter.

Emmanuel Grynzspan, Moscou

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