Né à Neuchâtel, Daniel Borel a cofondé Logitech en octobre 1981. Depuis, l'histoire de la souris mondialement célèbre l'a entraîné en Californie. A 52 ans, ce docteur en physique qui préside aujourd'hui la multinationale suisse au chiffre d'affaires de près d'un milliard de dollars regarde le monde avec les yeux d'un Américain. Alors que le 29 août entre en vigueur le Sarbanes-Oxley Act, qui obligera aussi les CEO et CFO des sociétés non américaines cotées outre-Atlantique à certifier leurs comptes sous peine de sanctions criminelles, le président de Logitech voit les bons côtés du système américain. Entretien.

Le Temps: Cotés depuis 1997 sur le Nasdaq, êtes-vous concernés par le Sarbanes-Oxley Act?

Daniel Borel: Oui. Mais en plus, nous avons aussi décidé de faire «certifier» nos comptes du dernier trimestre au 15 août par nos CEO et CFO, conformément à la directive de la SEC du 14 août, alors que nous n'y étions pas tenus car elle ne concernait que les sociétés américaines. Mais le marché américain représente plus de 40% de nos revenus: nous avons décidé d'être Américains en Amérique. Quant aux futures conséquences du Sarbanes-Oxley Act, c'est une évolution vers plus de transparence et de responsabilité qui ne peut être que positive pour nos actionnaires, les propriétaires de la société.

– Mais en tant que société de droit suisse, n'êtes-vous pas choqués que des patrons non américains soient exposés à des peines criminelles sévères?

– Rien n'oblige une société étrangère à être cotée sur le marché américain. Le marché boursier est mondial et l'on peut acheter les actions dans les marchés locaux.

– Il n'empêche que le coût pour être coté aux Etats-Unis devient élevé?

– Sûrement. Tout a un prix! Vous ne pouvez prétendre bénéficier des avantages sans avoir à supporter les inconvénients. Dans la mesure où une société veut être traitée aux Etats-Unis et profiter de ce marché dynamique, sa direction doit accepter les règles du jeu. Le système de ce pays a permis des abus pour le moins choquants. La réaction est donc à l'échelle. Se voulant sévère, le Sarbanes-Oxley Act, complexe et lourd il est vrai, met fin à près de cinquante ans de non-ingérence de l'Etat dans le monde des affaires. Du reste, si CEO et CFO ne sont pas au courant, qui le sera? Si pour restaurer la confiance des actionnaires, ils doivent certifier les résultats trimestriels, n'est-ce pas un moindre mal? Un dicton est devenu familier depuis Enron: «You knew or you should have known!» (ndlr: «Vous saviez ou vous auriez dû savoir»).

– Les contraintes de la nouvelle loi occasionneront-elles des coûts ou des réorganisations?

– Le Sarbanes-Oxley Act impose deux certifications: une pour les chiffres, et une autre pour les processus. Ces derniers doivent être certifiés comme étant «au mieux de notre connaissance aptes à ne rien laisser passer». C'est là le point délicat. Un manquement éventuel me paraîtrait difficile à prouver. Quant aux chiffres, nos comptes ont toujours été dûment signés par nos CEO et CFO. Dorénavant, ils devront signer un certificat en bonne et due forme attestant de leur véracité. Notre comité d'audit est indépendant, en accord avec les directives du Sarbanes-Oxley. Nous sommes en ligne avec les nombreuses exigences de cette loi. En fin de compte, la conformité à cette dernière représentera des efforts et un coût minimaux pour nous.

– En somme, la cotation aux Etats-Unis garde pour vous ses avantages?

– Vu notre forte présence aux Etats-Unis (près de 600 personnes), il est essentiel de pouvoir attirer et engager des collaborateurs de talent. Dans le monde du high-tech, cela implique des stock-options, donc une action américaine est essentielle. Des actions en dollars servent aussi de monnaie locale en cas d'acquisition par échange d'actions. C'est également une manière, bonne ou mauvaise, d'être «US-certifié»: à une époque où la transparence et la confiance sont essentielles pour l'actionnaire, être traité sur un marché «sévère» est une marque positive pour la crédibilité de notre société.