Lakshmi Mittal surprend son monde par son absence totale de prétention. Le milliardaire indien, âgé de 55 ans, a également un sang-froid presque communicatif en recevant des journalistes dans ses bureaux de Berkeley Square pour expliquer les coulisses du formidable raid boursier lancé, le 27 janvier, sur son concurrent Arcelor.

Le PDG de Mittal Steel est habillé d'une simple chemise noire à fines lignes blanches et d'un pantalon bleu. La première fortune de Grande-Bretagne verse lui-même le thé en ce samedi midi. Comme tout Indien bien né, notre interlocuteur fait montre d'un côté flegmatique très britannique, ses yeux mordorés se posant sur le visiteur, mi-curieux, mi-amusé par les questions hostiles. L'intensité et avant tout la nature de la passion pour l'acier qui gouvernent son existence font de lui un personnage d'une autre envergure qu'un simple businessman chanceux.

Qui est Mittal? Quelles sont ses motivations? Faut-il avoir peur de ce trapéziste du «big business» dont le nom signifie «prospérité» en sanskrit? A l'évidence, le sidérurgiste n'est pas un dangereux zébu en train de lancer des ruades intempestives dans une rizière: «Je suis un entrepreneur dans l'âme, doté d'une une vision à long terme. Je prends des risques calculés au nom de la consolidation d'un secteur trop fragmenté.»

Tentons, au travers de cette brève rencontre, de reconstituer le déroulement de cette formidable foire d'empoigne à la sauce curry entre géants de l'acier.

Lors d'un dîner, le 13 janvier, dans sa résidence londonienne de Kensington Palace Gardens, Lakshmi suggère au Français Guy Dollé de fusionner les deux compagnies afin de créer le numéro un mondial de l'acier. Refus poli du PDG d'Arcelor occupé à ferrailler contre l'allemand ThyssenKrupp pour racheter le canadien Dofasco. Deux jours plus tard, Arcelor sort victorieux. Or, Mittal, qui entretient des relations étroites avec Ekkehard Schultz, avait parié sur une victoire de l'allemand. Sa déception sera de courte durée.

«Nous avons dû réagir à ce défi», explique-t-il, car cette alliance transatlantique Arcelor-Dofasco est venue bouleverser la donne du secteur. Pour la première fois, Arcelor chasse sur les terres de Mittal Steel. Les deux groupes s'étaient déjà violemment affrontés l'an dernier pour la prise de contrôle de Kryvorizhstal, le producteur ukrainien qui sera finalement racheté pour 5 milliards de dollars par Mittal. Ce dernier propose alors à ThyssenKrupp, dans le cadre de son OPA, de lui revendre Dofasco à un prix correspondant à son offre initiale. Dans sa tête, l'issue est claire: Arcelor va être mangé par Mittal et ThyssenKrupp récupérera Dofasco.

Le 24 janvier, rendez-vous est pris à Londres entre Mittal et Dollé. Le Français annule la rencontre à la dernière minute, prétextant un voyage au Canada pour finaliser la reprise de Dofasco. Le lendemain, nouveau coup de fil de Mittal qui propose la fusion des deux groupes. Refus catégorique au terme d'une conversation courte mais franche, comme disent les diplomates pour évoquer une crise.

Les banquiers d'affaires choisis par Lakshmi - Goldman Sachs, Credit Suisse, épaulés de HSBC et de Citibank - sont mobilisés. Ils s'enferment au septième étage de Berkeley House, un bâtiment ultramoderne, coincé entre un concessionnaire Bentley et une sandwicherie bien nommée «Prêt-à-manger».

Arcelor est totalement pris par surprise. Mais Mittal a sous-estimé les réactions hostiles en France, en Belgique, au Luxembourg et à la Commission européenne. Les craintes pour l'emploi, la mainmise d'un «Indien» libre-échangiste sur un pan de l'histoire industrielle de la vieille Europe alimentent l'opposition.

Lors d'une conférence de presse, vendredi dernier, à Londres, Mittal commet deux erreurs. Tout d'abord, la présence à ses côtés de son fils, Aditya, 29 ans, met en lumière l'opacité du groupe, détenu à 88% par la famille. Ensuite, en dénonçant le «patriotisme économique», à ses yeux une idée saugrenue à l'heure de la mondialisation, il donne des munitions à ses adversaires. Pour Mittal, la politique est trop souvent discours creux, désordre et temps perdu.

Le vendredi soir, l'homme d'affaires est accablé. Face aux réactions des syndicats européens, de plusieurs responsables politiques, dont le ministre français des Finances, Thierry Breton, qui ont pris la défense d'un groupe qui, avec EADS, est l'un des symboles de la coopération industrielle européenne, le milliardaire change son fusil d'épaule. La contre-offensive est lancée.

Le leitmotiv de sa communication est désormais que Mittal Steel, immatriculé aux Pays-Bas, coté à Amsterdam comme à New York, et dont la base opérationnelle est à Londres, est un groupe foncièrement européen. Il s'engage en cas de victoire à déménager le siège de son groupe à Luxembourg, où est basé Arcelor. Le conseil d'administration de la future entité sera composé de directeurs non exécutifs indépendants.

Si l'OPA payée trois quarts en actions et un quart en cash réussit, la famille originaire du Rajasthan ne détiendrait-elle pas 50,7% du capital et 64,1% des droits de vote du nouvel ensemble? Pas de problème, réplique le tycoon. L'Europe a l'habitude des structures familiales qui offrent «la stabilité, le leadership et la vision». Les emplois seront sauvegardés, les syndicats consultés et l'Union européenne sera dotée d'un nouveau géant industriel sur lequel le soleil ne se couchera jamais. Et qui sera capable de faire face à la concurrence chinoise s'exacerbant.

Reste enfin à persuader les analystes de la City, qui doivent juger de la pertinence de l'OPA et de la complémentarité des deux groupes. La première réaction a été positive. «Les synergies devraient permettre de réduire les coûts. La consolidation du secteur de l'acier est nécessaire. La course à la taille est la solution», indique Bertie Thomson, d'Aberdeen Asset Management, favorable à l'offre de Mittal. Il souligne notamment combien l'endettement du groupe est limité.

Pour répondre aux inquiétudes de Wall Street, le prédateur va devoir sans doute nommer un directeur financier venu de l'extérieur en lieu et place de son fils. Sa fille, Vanisha, qui dispose du titre de directrice, pourrait également être écartée.