Jamais on a autant parlé des chaînes d'approvisionnement de denrées agricoles que durant le confinement, qui les a mises à rude épreuve. D'où vient le blé, le riz, le maïs? Qui les achemine? Quel a été l'impact du Covid-19 sur leur circulation? Plongée, toute cette semaine, dans un monde discret.

De la farine paysanne bio: un kilo de blé, d’épeautre et de seigle qui repose sur un étalage dans le magasin Migros de la rue de Carouge, à Genève. Quelques rayons plus loin, on trouve des spaghettis M-Budget, des galettes de maïs, du riz basmati, des Blévita. J’achète tout. Et je ne suis pas le seul.

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Ces produits contiennent du blé, du maïs, du riz, de l’orge et du seigle, les céréales les plus vendues en Suisse. Au début du printemps et des confinements en Europe, on craignait des pénuries et les foules se ruaient sur ces denrées. Trois mois plus tard, rien ne semble vraiment avoir manqué. Que s’est-il passé en coulisses, en Suisse et dans le monde? Je veux savoir d’où ces denrées de base viennent, par quelles mains elles sont passées et quel a été l’impact de la pandémie sur leur acheminement.

Après tout, l’heure est à la transparence. Avec l’aide d’un programme d’IBM, des distributeurs prétendent informer les consommateurs sur la provenance des aliments, la manière dont ils ont été cultivés, qui les a transportés. Des informations toutes censées être accessibles par le biais d’un code-barre et d’un téléphone. Comme si on rétablissait le lien d’antan avec les fermiers, vantent les publicités d’IBM. Il faut dire que les Européens se préoccupent plus de l’origine de la nourriture qu’ils achètent que de son prix, de sa qualité et même de son goût, selon l’Autorité européenne de sécurité des aliments.

Je choisis de m’adresser à un des deux grands distributeurs suisses, Migros. Qui vend à l’enseigne orange? Des traders suisses? J’aimerais d’autant plus le savoir que l’Arc lémanique est un pôle du négoce. Un bastion réputé obscur – ce qui paraît incompatible avec la transparence prônée par IBM – mais dont on dit que, sans lui, nos assiettes seraient vides.

«Les lois ne répondent pas aux attentes»

L’emballage de ma farine paysanne indique que l’épeautre est en partie suisse, le blé et le seigle de production étrangère. D’où? Qui sont les producteurs, les intermédiaires? Aucune information, sinon que le produit est «élaboré en Suisse», distribué par Migros-Genossenschafts-Bund, à Zurich, et Migros France SAS, à Archamps.

Mon téléphone est muni d’une application évaluant les produits selon leurs bienfaits pour la santé. Je scanne mes paquets et ils obtiennent de bonnes notes. Ces applications sont souvent présentées comme les nouvelles armes des consommateurs car elles permettraient de leur révéler ce que les étiquettes ne disent pas. Mais sur l’origine, la traçabilité et l’impact écologique des aliments, elles demeurent impuissantes.

Pour les produits non transformés, l’ordonnance sur l’information sur les denrées alimentaires indique qu’il faut mentionner le pays de provenance: mon paquet de riz est indien. Pour les produits transformés, il faut indiquer où ils ont été élaborés: mes spaghettis sont fabriqués en Suisse mais je n’ai aucun élément sur la provenance des céréales. «Les gens veulent connaître l’origine des aliments mais les lois ne répondent pas à leurs attentes», selon Barbara Pfenniger, responsable alimentation à la Fédération romande des consommateurs. En juin, à Berne, une motion proposant que les consommateurs soient informés sur la provenance du pain et des produits de la boulangerie non préemballés a été acceptée par la commission responsable.

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Le porte-parole de Migros, Tristan Cerf, m’apprend que le maïs des galettes est européen, qu’il a été importé des Pays-Bas, où mes galettes ont été fabriquées avant d’être exportées en Suisse. Une représentante d’Alnatura, leur fabricant, précise que, depuis peu, elles sont confectionnées en République tchèque, par un partenaire dont elle tait le nom, et que le blé est en général italien. Alnatura traite directement avec les producteurs.

Pour la farine paysanne, c’est un grand mélange: le blé vient d’Allemagne, d’Autriche, de Hongrie, du Canada; l’épeautre est suisse et allemand, le seigle allemand. «En Suisse, la demande en produits bios excède la production; le bio est en grande partie importé», selon Tristan Cerf. Les Blévita contiennent de l’épeautre suisse, européen et canadien et des germes de blé suisses, européens et nord-américains. Aucune information quant aux fournisseurs.

Questions ouvertes

Les spaghettis? Conçus avec du blé dur canadien, français et autrichien. Cette céréale est récoltée en été et il faut compter en moyenne six mois avant sa transformation en pâte, qui s’effectue en Argovie. Migros dit travailler avec un négociant. Il peut se passer deux ans entre la récolte du riz basmati en Inde et sa transformation dans une usine tessinoise de Migros. Le groupe orange collabore avec un «partenaire de projet qui prépare le riz pour l’exportation».

J’obtiens un rendez-vous avec des cadres de Jowa, la division boulangère de M-Industrie, et Tristan Cerf, mais la coopérative ne m’ouvre les portes ni de son moulin argovien ni de son usine de riz et le directeur de cette dernière ne veut pas me parler.

Difficile, dans ces conditions, de faire la lumière sur l’origine des céréales: je n’obtiens pas de réponse plus précise que «l’Union européenne» et je n’ai aucun nom de fournisseur ou de marchand. Mon impression d’avoir affaire à un monde opaque se confirme, bien qu’il s’agisse de denrées essentielles à la vie, et qui poussent cette année dans des quantités jamais vues dans l’histoire.